Une visite à un dieu très ancien

L’autre jour, je suis allé rendre visite à un dieu très ancien.

              Tel n’était pas mon but ; j’étais simplement parti marcher, emporté par ce supplément de vie que nous procure le début de l’été et ses soirées interminables.

              Mais se lancer sur un chemin de montagne à 19 ou 20 heures fait d’une randonnée autre chose – une quête, une aventure ?

              Personne.

              Le soleil caniculaire est devenu modeste ; il partira bientôt rôtir d’autres lieux.

              Un sentier qui sait où il va, sans vouloir m’agresser, me laissant tout loisir de profiter des fleurs et des oiseaux.

              Une passerelle qui permet de franchir un torrent cataractant, quelque peu effrayant. C’est un messager de l’ancien dieu – mais je ne le sais pas encore.

              Plus loin, plus haut, je me retourne tout à coup – peut-être ai-je senti une présence ? Juste au-dessus d’une crête herbue, la pleine lune vient de se lever. Une belle présence en effet, sans cesse en mouvement, apportant au paysage la vie et la lumière.

              Et tandis que je m’élève, j’assiste à un magistral lever de montagnes : la Meije et ses glaciers apparaissent dans toute leur splendeur.

              Puis, peu à peu, vient la nuit. Un monde en noir gris blanc, où l’on voit sans voir, où l’humain se retire pour laisser la place aux instincts animaux qui nous permettent de deviner notre chemin.

              Une nuit sous les étoiles.

              Je repars très tôt, dans ce moment improbable où la nuit et le jour se confondent. Je monte dans les éboulis et arrive bientôt à ce qui devait constituer le terme de ma route. Un lac de carte postale sur fond d’Aiguilles d’Arve et de sommets enneigés. Des ruisseaux et torrents de toutes tailles, des crêtes découpées à l’extrême, des tapis de fleurs discrètes et merveilleuses.

              Et puis, peu à peu, je comprends que le Dieu qui créa ce paysage sublime, est là, tout près de moi.

              Le glacier.

              Qui rabota la roche, laissant des parois lisses et brillantes, creusant la dépression du lac, sculptant vallées et moraines…

              Auparavant, il avait creusé les grandes vallées des Alpes, déposé les modestes collines du Dauphiné, rejeté des milliers de galets et la terre de mon jardin…

              Mais ce créateur de monde est mourant ; je le sais. Il y a dix ans à peine, le glacier tombait dans le lac comme un minuscule Groenland. Aujourd’hui, il est là-haut, près des sommets. Et demain, il quittera ce massif, puis les Alpes, puis la terre…

              Je gravis une moraine branlante, qu’il a déposée là il y a peu. Un chaos de début du monde. Une terre primordiale, d’une époque d’avant la vie. Aucune plante ici. Aucun animal. Alerté par un scintillement, je découvre, parmi les roches noires, quelques diamants de la couronne abandonné là par le dieu déchu : quelques cristaux parfaits.

              Après bien des efforts et quelques contusions, je parviens jusqu’à lui, ce gros être enveloppant, comme je ne sais quelle créature marine, qui recouvre les rochers, les sommets, les broie et les sculpte à sa guise. M’approchant respectueusement, je pose mes mains à plat sur sa surface.  Le contact est froid sans être douloureux ; il est lisse et rugueux à la fois. Je ferme les yeux et envoie mon esprit dans les plis et replis de cette entité vivante, dans ses crevasses et grottes cachées, dans le temps et l’espace. Je sens sa force, sa vie, je sens les eaux qui l’irriguent, la neige qui l’alimente, les rochers qu’il digère. Je sens aussi qu’il se rétracte, qu’il souffre du soleil trop dur, je sens qu’il n’est déjà plus tout à fait de notre époque.

              Je salue dignement ce patriarche immaculé, le suppliant de rester parmi nous pour les siècles à venir.

              Quelque part dans ses profondeurs, une crevasse grince, comme une réponse que je ne comprends pas.

              Je me relève et laisse ce vieil être fatigué aller vers sa disparition. Tant de ses frères ont déjà quitté les sommets ; quand donc viendra le tour de celui-là ? Redescendant par une langue du glacier, luisante et constellée d’éclats de roches, je vois mille ruisselets courir à sa surface… Une eau vive et rieuse, mais qui vide l’ancien dieu de sa substance. Petite eau vive, ne sais-tu pas que lorsqu’il n’y aura plus de glace, tu disparaitras toi aussi, abandonnant la montagne au désert ?

              Ruminant ces tristes pensées, je redescends vers la plaine où notre « monde moderne » a déjà chassé toutes les divinités des anciens temps, elfes, faunes et autres farfadets…

              Mais tout à coup, au-dessus de la frise découpée d’une crête de rochers, je vois apparaître un autre dieu. Un dieu mineur, certes, mais de belle prestance.

              Des ailes interminables -3 mètres d’envergure-, une queue longue et pointue, ailes noires et ventre orange, un masque de sorcier et une barbe de sage. Le gypaète barbu, le plus grand de nos rapaces, inspecte son domaine.

              Croiser ce dieu volant me réchauffe le cœur. Disparu des Alpes, il y est revenu, « réintroduit » par quelques croyants des religions païennes. Il me dit que non, les Dieux sauvages ne sont pas morts, et qu’ils peuvent encore vivre parmi les hommes.