De A à Z – notes de lectures

Edward Abbey

  • Edward Abbey , Désert solitaire. traduit de l’américain par Adrien Le Bihan, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1968/2006. 394p.

Je relis ce livre, que j’avais lu à l’époque où je ne prenais pas encore de notes. Alors ? Je retrouve la quintessence du Nature Writing, ces aventures contemplatives au pays des canyons, cette escalade à la recherche de la fraîcheur, cette descente inédite dans le mystérieux « Labyrinthe ». Et surtout cette extraordinaire descente (comme un Aguire, halluciné mais cocasse) du Colorado de Glen Canyon quelques semaines avant la mise en eau du lac Powel – exploration d’un monde fabuleux et condamné. Je redécouvre des choses que j’avais oubliées : l’érudition, de la mythologie à Cocteau (=la culture, haïssable, contrairement à Sartre-la civilisation, aimable) ; des réflexions techniques sur les indiens et leur avenir ; une ouverture, puisqu’à la fin du livre, Abbey part sur un autre front – celui de l’aide social du côté de New York. Voilà ce que je n’attendais pas ! Ce livre est bel et bien un monument formidable !

  • Edward Abbey, 1984. Un fou ordinaire. Gallmeister. 2009. 248 p.

Une compilation de textes d’Abbey, écrit de 1970 à 1983 environ. Des histoires de marche dans le désert, de randonnée au sommet du Texas, de visite à la mer de Cortès, de descente en bateau du Colorado ou de rivières alaskienne…

Alors ?

Il y a là-dedans la quintessence « Nature writing » : une marche solitaire dans le désert, avec un sac énorme, des pieds en charpie et la quête obsessionnelle de l’eau… C’est de l’aventure qui ne dit pas son nom, avec de l’autodérision et du questionnement : pourquoi se faire mal ainsi ? pour le désert, pardi ! pourquoi le désert ? pour l’espace, les rares animaux visitant les points d’eau, l’absence d’humains, l’introspection…

Mais il y a autre chose dans ce livre, volontairement ou non. Le « rat du désert » est aussi un touriste comme tout un chacun, pris en charge par des guides professionnels, malade, regardant au final plus la petite troupe des autres touristes que la nature. Cela relativise la folie et la science d’Abbey, mais ça le rend aussi plus humain ; la plupart de ses histoires sont d’ailleurs plus tissées d’amitiés que de solitude.

Alors, bravo Edouard, t’es vraiment le plus grand dans ton genre !

Alpinus

  • Alpinus (Henri-Frédéric Faige Blanc, dit Alpinus). Chasseurs de chamois. 1874 / 2012. Hoëbeke. 251 p.

Un notaire-érudit-montagnard et chasseur du 19ème siècle raconte les animaux de ses montagnes et leur chasse. Récit alerte, grâce à une plume lyrique et souvent drôle, pleine d’esprit, de digressions et de phrases alambiquées. Il ressort bien sûr l’image d’un chasseur de son époque, parcourant une nature qu’il croit inépuisable, où nul quota n’est justifié, où le loup et le gypaète doivent être exterminés. Mais c’est aussi l’image d’une confrérie d’Alpins, passionnés par leur pays, où la chasse rencontre la poésie, la pêche et la cueillette, le recueil des traditions et l’histoire naturelle. Dans ces temps, il existait semble-t-il des chasseurs érudits, entomologistes et mycologues ; il n’est pas certain que l’on ait connu un grand progrès depuis de ce côté-là…

Josephine Bacon

  • Joséphine Bacon. Un thé dans la toundra. Mémoire d’encrier. 2015. 95p.

Un petit recueil de poésie bilingue d’une amérindienne, inue du Québec.

Des textes à la gloire de la toundra. C’est étonnant pour nous, de lire sous sa plume « lorsque j’ai vu la toundra pour la première fois ». Ce que je comprends, c’est que Joséphine Bacon, comme bien d’autres inus, vient du « sud » (Betsiamites, près de baie Comeau). Son quotidien est donc la forêt, alors que l’histoire de son peuple est faite des fluctuations entre nord et sud, pour suivre les CARIBOUS.

Ce recueil célèbre donc le pays primordial, qu’elle a dû découvrir et apprivoiser.

Cette poésie est toute simple et sans emphase, presque documentaire ; elle dit l’immensité du nord, le souvenir des anciens chasseurs

Birgisson Bergsveinn

  • Birgisson Bergsveinn. La Lettre à Helga. Traduit de l’islandais par Catherine Eyjófsson. Zulma. 2010/2013. 131p.

Un vieil homme répond, beaucoup trop tard, à Helga, l’amour de sa vie – amour déçu, dans une vie gâchée ? La vie d’un éleveur – contrôleur de fourrage, qui aime la fermière d’à-côté, mais qui ne parvient pas à assumer cet amour. C’est un beau roman d’amour triste, et c’est un livre qui parle de l’Islande d’aujourd’hui ou presque, apparemment peu différente de celle d’hier. Avec plusieurs choses intéressantes (représentatives ou non) : l’importance de la littérature et de la poésie (combien de références ?), omniprésence de la nature, avec sa beauté et sa dureté (combien d’histoires de morts au-dehors ?). Question de l’identité : rapport aux lieux, enracinement (dois-je quitter ma terre pour vivre mon amour ?). Un très beau livre à mes yeux.

Piero Calamandrei

  • Piero Calamandrei. Inventaire d’une maison de campagne. 1941. Editions de la revue Conférence. Lettres d’Italie. 2012. 283 p.

A la cinquantaine, un homme revisite les lieux de son enfance, quelque part dans la campagne toscane. Il explore le mécanisme du souvenir et de l’émotion, du passage du temps, à travers des paysages, des lieux, des histoires et des gens. Avec tout ce qu’offre à nos vies la découverte des plantes et des champignons (les oronges !). Ce livre est merveilleux de simplicité et de finesse, tellement juste et empathique. Une chose mystérieuse et à mes yeux extraordinaire est que ce texte si doux a été écrit en pleine tourmente de l’histoire par un antifasciste de la première heure… comme un refuge à la violence du monde je suppose.

Voilà un livre à conserver, pour y revenir, lorsque l’esprit est disponible, pour y pêcher toutes les subtilités qu’il recèle et qu’un œil inattentif a laissé sans aucun doute échappé…

Charles-Albert Cingria

  • Charles-Albert Cingria. Pendeloques alpestres. Minizoé. 1929/2001. 42p.

Un voyageur solitaire monte à pied vers un ermitage quelconque où il doit retrouver des amis. Il marche dans montagne à la suite d’un guide étrange, adolescent taiseux doté de 6 doigts. Il ne se passe rien que de très banal, pas de début ni de fin, ni drame ni quoi que ce soit. Mais il y a une sorte de prose poétique et magique, des digressions (tempéraments de la plaine et celui de la Montagne), des pèlerins rencontrés, qui marchent en montagne en habits du dimanche, quelques touristes braillards et un énorme saint Bernard qui l’accompagne en chemin. On ne sait pas trop où il va, ce bougre d’écrivain, mais on est content de le suivre !

Domingo Cisneros

  • Domingo Cisneros. La guerre des fleurs. Codex Ferus. Traduit par Antoinette de Robien. Mémoire d’encrier. 2016. 155 p.

Un livre poème. Un livre guide de survie et de vie, du corps et de l’esprit, dans la forêt première. Un manifeste, écrit par un sculpteur métis indien du Mexique implanté en terres indiennes du Québec. On y apprendra comment momifier un loup, comment révéler ses cinq masques ; on y découvrira que les rivières sont des chevelures de femmes. Un livre puissant et primitif, unique.

Antoine Choplin

  • Antoine Choplin. Tectoniques. Dessins de Corinne Penin. Collection l’Orpiment. La Réalgar. 2016. 74p.

Un recueil d’une poésie extrêmement concrète, infiniment sensuelle, mêlant je ne sais comment géologie et amour des femmes et de la vie. La forme n’est peut-être pas assez spectaculaire pour moi, mais j’aime beaucoup.

Jacques Delamain

  • Jacques Delamain. 1930. Pourquoi les oiseaux chantent. Edition des Equateurs. 204 p.

Jacques Delamain, charentais, héritier d’un grand producteur de Cognac, créateur d’une fameuse collection « des livres de Nature », était un amoureux et un observateur des oiseaux. Il raconte leur vie dans une belle langue, juste un peu surannée. Les rouges-queues sont alors des « rossignols des murailles » et quelques autres noms de perdent ainsi. C’est un peu « la mer » de Rachel Carson, fresque documentaire et littéraire. Mais pourtant, à mon regret, je ne suis pas vraiment entré dans cet ouvrage, que malgré moi, j’ai trouvé ennuyeux – à cause de mon manque de réceptivité en cet instant présent – dommage ! Je mets toutefois à part « le journal de guerre d’un ornithologue » qui raconte la quête de la vie que l’on imagine chez ce jeune homme perdu entre combats, attente, villes en ruines et forêts désertes ; étonnant et touchant de voir la guerre par ce biais-là.

Julien Delmaire

  • Julien Delmaire. Frères des astres. Grasset. 23p. 2016.

Un livre acheté après Saint-Malo où j’avais découvert ce jeune poète serein et plutôt charismatique. Son roman raconte le voyage d’un certain Benoît depuis le nord jusqu’un peu partout en France (le col de l’Escrinet, les Saintes-Marie de la Mer et mille autres endroits). Un errant rêveur et naïf, épris de Dieu dans un livre où il est peu question de religion. Il va de rencontre en rencontre, de dépouillement en ascèse, de petits miracles et bonheur d’être au monde. Car c’est sans doute d’abord de cela dont il est question, d’une vie douce, pauvre et amie des lieux, des gens et des bêtes. Une vie inspirée d’un certain Saint Benoit Labre, vagabond mystique du 18ème siècle. Et puis ? en première approche, un livre de peu de choses, notamment à cause de phrases courtes un peu trop discrètes à mon goût. Mais in fine, il y a dans ces pages une musique, une ambiance qui m’ont bien plu.

Slobodan Despot

  • Slobodan Despot. Le miel. NRF, Gallimard. 2013. 126p.

Véra, une drôle d’herboriste fumeuse, sauve plus ou moins un vieil homme puis recueille le récit de son fils, Vesko le Teigneux. Et on se trouve embarqué dans un road trip formidable entre Serbie et Croatie en passant par la Hongrie et la Slovénie, à la recherche du père oublié dans la Krajina reconquise par les croates. La guerre vue du côté serbe, ce n’est pas habituel comme point de vue, et c’est passionnant, simplement pour savoir que l’on ne sait pas grand-chose. C’est un livre très géographique, qui me renvoie des images fortes (bien que très évanescentes – peu de descriptions) des grises banlieues communistes et des hameaux des montagnes perdues. Et puis c’est une apologie du Miel, produit miraculeux qui soigne, corrompt, ouvre toutes les portes… (même les soldats ont femmes et enfants et sont heureux de leur offrir ce nectar magique). Vraiment très chouette.

Pascal Dessaint

  • Pascal Dessaint. L’appel de l’huître. Chroniques vertes et vagabondes. Rivages. 2009. 109p.

Pascal Dessaint est un auteur de polars, mais aussi un vrai amoureux de la vie sauvage. Dans ces chroniques, il nous amène dans la vie nocturne de son jardin (la découverte d’un hérisson !), dans ses lectures (ici, on se retrouve en terrain de connaissance : Abbey, Bass, Kingsolver, etc.), dans ses cogitations familiales et écolos (à la gloire du compost) ou dans des lieux un peu plus prestigieux (sur les terres des ours des Pyrénées en compagnie de Jean-Jacques Camarra). J’ai bien aimé ce livre léger, souvent plein d’une autodérision rare en France, à la vraie sensibilité verte. Didactique, plaisant et pas mal écrit du tout…

  • Pascal Dessaint. La trace du héron. Editions du Petit Ecart. 25 p.

Un petit, tout petit livre, publié après une résidence chez Julien Gracq. On y passe logiquement des grèves de la Loire aux berges de Garonne, de la trace du héron sur le sable au ragondin traversant les eaux.

Tout cela m’est familier, léger, fluide.

Régine Detambel

  • Régine Detambel. Le chaste monde. Actes Sud / le domaine français. 2015. 268p.

La biographie d’Axel von Kemp s’inspire de celle d’Alexander von Humbolt et s’en éloigne furieusement. Le modèle et son avatar sont de jeunes prussiens pleins de vigueur et d’idéaux révolutionnaires, passionnés de sciences géologique et naturelles, infatigables voyageurs de l’Orénoque jusqu’au Chiborazo. Ce roman véhicule une énergie énorme, le souffle vital de ces personnages d’exception et celui de la mère nature amazonienne. Cette énergie est d’abord sexuelle, et l’auteure s’amuse à imaginer la vie privée trépidante et atypique de celui qui fut, peut-être homosexuel ; ce volet-là du livre est un peu trop tapageur et omniprésent à mon goût, mais il alimente cette idée de pulsion vitale incontestable. Un volet étrange du livre provient de Lottie, amie de cœur d’Axel, amoureuse, amante, aventurière, désespérée, compagne de voyage ; invention pure ou base réelle ?

Un livre qui donne envie, bien sûr, de se frotter à l’œuvre de son grand modèle.

Jean Désy

  • Jean Désy. Isuma. Anthologie de poésie arctique. Mémoire d’encrier. 2013. 173p.

« Isuma », c’est l’esprit, la manière de voir le monde, vu du nord, du grand nord. Ce chant d’amour fou au nord dit les raison de son amour : se focaliser sur les choses essentielles, toujours regarder la mort en face, et la Vie partout ! vie des humains solidaires, nomades, stoïques, joueurs. Vie des animaux, voisins omniprésents – bernaches, caribous, truites de rivières… C’est une poésie libre, de courts textes à la fois simples et parfois grandiloquents. Un mélange improbable du haïku et de Saint-John Perse !

Quoi qu’il en soit, j’aime cette poésie amoureuse, incarnée, tellement liée à cette terre. Qui nous incite à la mobilité, à l’émerveillement, au dépassement de soi : « Vivre ne suffit pas ».

  • Jean Désy, Rita Mestokosho. Uashtessiu. Lumière d’automne. Mémoire d’encrier, collection chronique. 2010. 111p.

Jean Désy, poète médecin amoureux fou du grand nord correspond en poèsie avec Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan. C’est léger, spontané, peut-être pas aussi travaillé qu’un recueil, mais c’est fluide et beau. Une correspondance qui dit la grande complicité de ces deux êtres pleinement connectés au Nord, sa terre, sa neige, ses eaux, ses ciels et ses bêtes. Deux animistes.

Hernan Diaz

  • Hernan Diaz. Au loin. Traduit par Christine Barbaste. Delcourt. 2017. 334p.

Ce livre raconte l’histoire de Hakan, petit paysan suédois parti tenté sa chance dans l’Amérique des pionniers. Simple d’esprit mais géant de corps, il deviendra une légende des pistes de l’Ouest, malgré lui, à la suite d’exploits sulfureux. Durant sa vie entière, il arpentera l’ouest sauvage, sans jamais rejoindre New-York où il espérait retrouver son frère. Ce livre a une force épique par l’infinie et la désespérance de la quête d’Hakan, par le pittoresque des rencontres (tenancières de saloon, naturaliste aventurier, shérif ripoux, etc.). Il ne tient malheureusement pas vraiment ses promesses : un peu trop long, trop vain, comme si l’auteur était aussi perdu que son héros. Mais qu’est-ce que ça a l’air grand, l’Ouest !

Jean-Pierre Diény

  • Jean-Pierre Diény. Jeux de montagnes et d’eaux. Quatrains et huitains de Chine. Traduit par Jean-Pierre Diény. Encre marine. 330p. 2007.

Une anthologie de poèmes chinois sur l’eau et les montagnes, et bien souvent, du moins on le devine, sur les fleuves coulant au milieu des montagnes. Je sais bien que l’on ne peut profiter de la musique de la langue et de la culture qui environne ces textes, mais on peut profiter de leur fraicheur, de leur douceur, de leur caractère mille fois renouvelé. Et il est émouvant de constater que ces textes, écrits parfois au deuxième siècle, et souvent vers l’an 1000, nous soient si proches. Frères humains, toujours égaux dans le contact avec le dehors !

Annie Dillard

  • Annie Dillard. Pèlerinage à Tinker Creek. Christian Bourgeois. Titres 112. 1974 / 2010. 393p.

Un livre écrit à 27 ou 28 ans, pendant un an d’ermitage volontaire au bord de la Tinker Creek, juste après avoir échappé à une pneumonie. Si jeune, pour un livre si dense, si mûr, si érudit ; un livre tourné autant vers le dehors – sa chère vallée, que le dedans – son âme et ses volutes. C’est un livre de l’entre-deux en effet, aussi de l’entre l’Amérique (la Nature) et l’Europe (la culture et l’âme) ? C’est sans doute un livre de l’Est américain, qui ne parle pas de sauvagerie, d’ours ou autre terreurs, mais des mille merveilles de la nature ordinaire : un an à apprendre à traquer le rat musqué, et ça vous fait un prix Pulitzer ! C’est une nature proche en effet ; le Mont Tinker est là, que l’on devine proche, mais elle n’y va jamais, pas plus que n’importe où ; c’est même rare, un livre américain dont le narrateur ne monte jamais dans une voiture ou un quelconque moyen de locomotion ! elle se promène simplement autour de chez elle, et raconte ce qu’elle voit, une nèpe en train de manger une grenouille, la migration des Monarques ou la crue de la rivière. Au bout du compte, quelle conception de la nature ? D’abord l’émerveillement, presque l’effarement devant la diversité et les incroyables sophistications de la création. Pas une once de souci de protection : pas très écologiquement correct peut-être, mais diablement reposant en fait ! Le vertige d’une balade entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Bon, je dois dire qu’il y a un peu trop de religieux à mon goût, mais je veux bien lui pardonner.

Jim Dodge

  • Jim Dodge. L’oiseau Canadèche. Cambourakis ed. 2010. 119p.

Titou – orphelin que l’on s’imagine colossal, planteur de clôtures par passion ; Pépé Jake – son grand père rebelle à tout et distillateur émérite de « râle d’agonie »… et un canard colvert femelle, découvert dans un trou de piquet, devenu animal de compagnie obèse et boulimique, qui n’apprendra jamais à voler. Tout cela se passe bien évidemment sur la côte Ouest des Etats-Unis, du côté de chez Tim Robins je suppose. La nature est là, non comme un objectif littéraire ou documentaire, mais plutôt comme une grande présence humide et évidente, pourvoyeuse d’arbres à poteaux, de canards tombés d’on ne sait où et de Cloué-Legroin – sanglier de mythologie…

Gérald Durrell

  • Gérald Durrell. Pigeons roses et chauves-souris dorées. Buchet/Chastel. 1984.

Gérald Durell et ses acolytes s’en vont sur les îles Maurice et Rodrigues prélever des animaux rares pour alimenter leurs programmes d’élevage conservatoire. Ils partent à la chasse aux espèces endémiques : pigeons roses, geckos, serpents, roussettes, crécerelle… Comme toujours, c’est drôle et sympathique, moins drôle que d’autres livres cependant. Gérald Durell raconte ses aventures, mais il n’analyse presque pas la situation : pourquoi ces espèces sont rares ? comment va se passer l’élevage ? quelle réintroduction sera possible ?

Au fond, c’est un livre très triste : Durell va collecter et peut-être sauver quelques espèces, miettes de la richesse passée des îles. Nul ne sauvera le dodo, les tortues géantes, les dugongs gigantesques et autres merveilles perdues…

  • Gerald Durrell. Les voleurs d’ânes. Stock. 1969, 140 p.

Quand Gérald Durrell écrit pour les enfants… ça donne un livre sans animaux sauvages ou presque, simplement avec une île merveilleuse de la côte grecque, des enfants espiègles et une petite humanité sympathique et colorée. Une plume légère et qui croque avec malice les travers de chacun. Assez curieusement, même si l’île n’est guère décrite, on la ressent pleinement à travers ces pages,  et l’on se prend d’une envie folle d’aller s’y poser, entre oliviers, champs et villages, et bien sûr la mer et ses îlots

  • Gerald Durrell. L’oiseau moquerie. Buchet / Chastel. Traduit de l’anglais par François Cartano. 1985. 273p.

Gerald Durrell propose un roman politico-écologique assez réjouissant : dans l’île de Zenkali, confetti oublié du Commonwealth, tout va bien jusqu’à ce que quelques politiques et affairistes décident de construire une piste d’atterrissage qui amènera le progrès et la disparition du peuple, de sa tranquillité et de toute nature. Un jeune anglais de bonne famille y découvre par hasard que le mythique « oiseau moquerie », divinité d’une des deux ethnies de l’île, existe encore en un coin perdu de l’île… Que se passera-t-il alors dans ce royaume d’opérette, sous l’œil agacé des notables anglais, ou l’œil goguenard d’un marin grec ?

  • Louise Erdrich, 2005. La chorale des maîtres bouchers. Traduit par Isabelle Reinharez. Albin Michel. Terre d’Amérique. 468p.

Une fresque familiale et épique à Argus – Dakota du nord, cité de peu d’intérêt semble-t-il. Fidelis, maître boucher, part à la conquête de l’Amérique riche d’une valise de saucisses. Son histoire rencontrera celle de Delphine, jeune femme étrange à la recherche de quelque chose, Cyprian, équilibriste perdu aussi, Roy, père de Delpine, perdu en boisson, Eva, femme de Fidelis et perdue face au crabe. Et la Tante, Un Pas et Demi, drôle de clocharde, et puis le flic amoureux, la croque mort séduisante, et puis, et puis, les enfants de Fidelis, et puis, un peu de grande histoire entre Amérique et Allemagne, d’une guerre à une autre, et puis et puis, une touche de souvenirs d’Amérique, par le massacre de Wounded Knee, et puis, et puis… Je ne suis pas totalement entré dedans, et pourtant je ne doute pas de la force de cette histoire et de sa qualité. Presque malgré moi, ces personnages restent en moi, un peu comme après un film des frères Cohen… Ah, la nature ? et bien elle est totalement absente ; je la devine plate, morne et battue par les vents de la grande plaine américaine. 

Jenni Fagan

  • Jenni Fagan. Les buveurs de lumière. Métailié. 2017. 303p.

Ce roman se déroule dans le nord de l’Ecosse, dans un futur assez proche dans lequel le dérèglement climatique se traduit par un refroidissement extrême des hivers. Dylan, un géant un peu paumé se retrouve dans la caravane que sa mère y avait achetée avant sa mort ; il y rencontre Constance, une femme forte et libre et sa fille Stella, ex-garçon. Il y a dans ce livre l’humanité bancale de tous les personnages et la pression du grand hiver. C’est un livre beau et sympathique.

 

René Fallet

  • René Fallet. Les pieds dans l’eau. 1974. Le Mercure de France. 155p.

Voilà un livre qui sent bon le temps des copains, de la toile ciré, d’une chanson de Brassens sortant d’un vieux transistor. C’est donc un rien vieillot, un peu énervant de nostalgie et de suffisance modeste (« vous n’avez jamais vu l’aube »), mais c’est écrit d’une plume allègre, pleine de bons mots et d’anecdotes. Cela transpire toute la joie de la pêche, d’une pêche d’hier où le no-kill n’existait pas et où relâcher un poisson était un acte poétique extraordinaire. Cela confirme un peu, hélas, que les pêcheurs traquent les poissons, mais qu’ils ne voient que peu la rivière et le reste. Allez, René, lève un peu le nez de ton bouchon !

 

Jim Fergus

  • Jim Fergus. Espaces sauvages. Cherche Midi – Pocket. Traduit par Nicolas de Toldi. 1992/2011. 496p.

Jim Fergus, à quarante ans, décide de vivre son rêve d’enfant. Il vend sa maison du Colorado, achète un camping-car et part avec son labrador faire le tour des Etats-Unis de la chasse au gibier à plume. Il y a là-dedans quelque chose d’incompréhensible pour le non-chasseur : quel est le sens de ces 30 000 kilomètres parcourus (en 5 mois), de ces récits à répétition de chasse à la gélinotte presque semblables de jour en jour ? ne se lasse-t-on pas de manger du gibier tous les jours ? et quelle éthique là-dedans ? Pourtant, pour peu que l’on soit un peu curieux, on peut se plonger avec délice dans ce road movie, où l’on rencontre effectivement une bonne partie de la faune ailée d’outre-Atlantique, des dindons sauvages (jamais tirés, sans doute pour une obscure raison d’honneur), de diverses gélinottes, colins, canards, bécasses etc. Mais l’on rencontre surtout une kyrielle de personnages, généralement compagnons de chasse. On croise rapidement Jim Harrison et Richard Ford, mais surtout un échantillon savoureux d’américains : riches républicains sudistes et puants, gentlemans farmers, chasseurs obsessionnels, biologistes chasseurs, écrivains… On perçoit ainsi une Amérique immense, multiple, parfois méconnue (les tous petits espaces de l’est…), une nature en moins bonne santé que sur les images d’Epinal, des chasseurs amoureux de leurs espaces et respectueux de leur gibier. J’adorerais partir pour une partie de chasse avec eux, mais je reste ce que je suis : quelqu’un qui a du mal à croire qu’on peut avoir besoin de tuer pour communier avec la terre !

 

William Fiennes

  • William Fiennes. Les oies des neiges. Hoëbeke. 2014. 280p.

Au sortir d’une grave maladie, un jeune anglais décide, en écho à un livre marquant de son enfance, de suivre la migration des oies des neiges entre le Texas et la péninsule de Foxe, en Terre de Baffin. Il fait quatre ou cinq haltes dans les lieux de stationnement de ses oiseaux fétiches, les observe, rencontre toutes sortes de gens, de la vielle américaine aux chasseurs inuit, et s’interroge sur l’attachement aux lieux, au besoin de repères et de mobilité. C’est agréable à lire, simple et sans prétention. Mine de rien, cela dessine une coupe de l’Amérique profonde (le corn belt et non l’ouest sauvage) et de ses rapports à la nature (les amis des animaux, les paysans, les chasseurs…).

 

Michael Finkel

  • Michael Finkel. Le dernier ermite. L’histoire incroyable d’un homme qui a vécu seul pendant 27 ans dans les forêts du Maine. Traduit par Johan-Frederik Hel Guedj. La Loupe. 2018. 392 p.

A l’âge de 20 ans, l’année de Tchernobyl, Christopher Knight décide de quitter le monde des humains pour vivre dans une forêt du Maine, au nord-est des Etats-Unis. Il y restera 27 ans, jusqu’à ce qu’il soit arrêté après 1000 cambriolages ! C’est une histoire étrange et fascinante que celle de cet homme qui disparait à quelques pas de la civilisation, en l’occurrence un lac bordé de chalets de vacances. Le livre décrit une immersion étrange dans la nature, où l’ermite regarde la télévision dans son refuge, se nourrit uniquement du produit de ses vols, et ne cite pas le nom d’une seule fleur rencontrée durant toutes ces années. Il semblait bien avoir plus envie de fuir les humains plutôt que de rencontrer la nature, mais peut-être ce sentiment provient-il de l’écriture que du sujet ?

 

Naomi Fontaine

  • Naomi Fontaine. Manikanetish. Mémoire d’encrier. 2017. 140p.

Le récit, sans doute très autobiographique, d’une jeune inue revenant sur la Côte-Nord pour enseigner le français à des adolescents de son peuple. Un livre sincère, doux, et empathique, qui donne envie de partager la force et la fragilité de ces jeunes à la culture blessée. C’est une histoire d’école – les cours, l’atelier théâtre, les problèmes de discipline, mais la nature n’est pas bien loin. Curieusement, les mots « mer » ou « fleuve » n’apparaissent jamais, je crois. C’est le mot de « forêt » qui s’impose, dans ce livre comme pour ce peuple. Forêt pour partir à la chasse, pour revenir aux sources de sa culture, pour réapprendre les gestes de la vie au-dehors, pour renouer les liens de la famille.

 

Charles Foster

  • Charles Foster. Dans la peau d’une bête. Quand un homme tente l’extraordinaire expérience de la vie animale. JC Lattès. Traduit de l’anglais par Thierry Piélat. 2017, 332p.

C’est une belle idée, au moins marketing : vivre dans un terrier comme un blaireau, hanter les poubelles de Londres comme un renard, être traqué par un chien comme un cerf, nager comme une loutre, sauter en parachute « comme » un martinet. Bon. Cela donne quelques pages rigolotes – les vers de terre, qui comme le vin, prend le goût de son terroir ; l’auteur qui envoie ses enfants faire leurs besoin le long de la rivière pour comparer les localisations, les aspects… Il y a sans doute quelque chose de fondé dans cette expérience ; l’auteur sait bien qu’il n’est pas un cerf, mais avoir un chien aux trousses lui fait un tout petit peu partager son instinct, son urgence, sa vie. Ces expériences pittoresques permettent aussi de faire passer des informations sur la vie de ces bestioles, et quelques réflexions sur l’humanité et l’animalité. Mais tout cela est quand même plutôt nombriliste, léger, et pas très bien écrit.

 

Charles Fox

  • Charles Fox. Le dernier chasseur. Traduit par Marie-France de Paloméra. Le Seuil – Points. 1980/1981. 414p.

Quatre hommes se retrouvent coincés par la neige dans leur voiture, dans le Muldoon Canyon, près du Copper Basin, une zone sauvage de l’Idaho. C’est donc d’abord un roman de survie, inspiré d’un fait réel. La montagne a une place très importante dans ce livre, puisqu’elle emprisonne et écrase ces hommes ; le vent, la neige et le froid sont ici terribles, et c’est un livre dont la lecture est glaçante ! Ces montagnes américaines sont hautes (3500 mètres) et escarpées, mais elles sont surtout froides et immenses ; il me semble que c’est la différence principale avec nos montagnes, où les routes sont toujours proches.

Ce livre dresse un portrait sévère de cette Amérique de l’intérieur, avec ses habitants tellement frustes, violents, racistes, mais résistants ! Dans la montagne se retrouvent  Rick Coulter – obsédé sexuel sans jugeote et Vern Poulsen, rancher ancien rodéoman raté et jaloux. Les femmes ne sont guère mieux traitées, avides et volages. Seuls Mike Arizo (nomade, faux-indien, éleveur de chien de combat, et éternel malchanceux) et Sandy Brown, serveuse solitaire s’en tirent mieux.

Pete Fromm

Dix nouvelles. 10 histoires de pêche à la mouche, de rivières que l’on imagine belles et sauvages, de poissons magnifiques. Et plus encore des histoires d’hommes, à la manière américaine : l’homme et son fils, l’homme et sa femme, et son père, et son ami d’enfance… C’est bien fait, facile à lire et dépaysant. Ça nous fait faire un tour des variétés dans la pêche – rivières, barrages à castors, pêche en canoë ou à pied, etc. Je retiendrais surtout l’énorme poisson spatule que l’on pêche en ratissant la rivière au hasard, jusqu’à accrocher le tranquille monstre. Où l’on voit que les américains sont des beaufs comme les autres, et plus encore, quand ils sont viandards, même si l’on parle plus de poissons relâchés que de poissons  tués ou mangés dans ce livre.

  • Pete Fromm. Le nom des étoiles. Traduit de l’américain par Laurent Bury. Gallmeister. 2016. 264p.

25 ans après Indian Creeck, on propose à Pete Fromm de veiller à des œufs d’ombres, durant un mois, dans la Bob Marshall Wilderness Area, quelque part au fin fond du Montana. Il accepte, déçu de ne pouvoir emmener ses enfants dans cette aventure. Un mois entouré d’une nature sauvage, que je perçois mal, de centaines de wapitis, de blaireaux, balbuzards, et surtout quelques ours noirs et grizzlis. Un mois où il ne se passe pas grand-chose, et qui permet à l’auteur de se remémorer sa vie de ranger dans l’ouest sauvage, et sur le sens de sa présence ici. Un livre facile à lire, entrainant, mais un peu énervant (à mes yeux). Faussement modeste, P. Fromm se la joue un peu super héros de l’Ouest sauvage, tant il accumule les exploits au fil des pages – exagéré ou non, ces récits sont tout de même étonnants, de sauvetage de bateau coupé en deux par la chute d’un arbre à la nuit en compagnie d’un grizzli, en passant par une réparation de voiture improvisée. Un livre profondément américain, avec son immense force et sa morale simple (« la plus grande réussite de ma vie, ce sont mes fils »)…

Claudie Gallay

  • Claudie Gallay. Les déferlantes. Editions France Loisirs. 2008 .585p.

J’avais trop entendu dire de bien de ce livre, et me voilà logiquement déçu… Trop rationnel, je commence par ne pas trouver crédible cette pseudo prof d’ornithologie en fac, qui s’enterre dans un village normand pour compter les nids de cormorans, et ne semble pas capable d’identifier un simple goéland… Après ces obstacles franchis, il reste une histoire attachante, sur une petite communauté perdue face à la mer, regroupant autochtones, enfant perdu, orphelin de la mer à la recherche de la vérité et de plus encore, artiste maudit… Attachant, riche d’une histoire simple et ample à la fois. La mer est là, comme celle qui prend et redonne parfois.

 

James Galvin

  • James Galvin. Clôturer le ciel – Albin Michel, Terres d’Amérique. 1999/2004.288p –

Un archétype de roman de nature writing : une histoire de cow-boys de presqu’aujourd’hui, aimant leur liberté, leur vie, leurs chevaux et leurs grands espaces, en lutte contre la modernité des promoteurs immobiliers. Jusqu’au drame, qui engendre une épopée lyrique, une course poursuite entre un cow-boy hippie et justicier et un indien traqueur sans faille, mais pas tellement pressé. C’est conduit d’une plume de maître, nous donnant une fois encore envie de lire avec une carte du Wyoming sous le coude. Tout de même, c’est peut-être un peu lisse, un peu trop proche de l’idée que l’on pourrait se faire d’un roman de Nature writing de la grande prairie américaine…

 

Lorand Gaspar

  • Lorand Gaspar. Carnet de Patmos. Le temps qu’il fait, 1991. 60p.

Petite chronique d’une île grecque par l’un de ses villégiateurs, poète, photographe, chirurgien, parlant toutes les langues. C’est donc léger, doux et brillant. De belles photos (trop belles ?) ponctuent les pages. Le temps passe dans la langueur de la Méditerranée, en compagnie de pêcheurs édentés qui constatent que le poisson ne se mâche pas et que le vin passe mieux ainsi. Tout cela est beau et délicat, teinté de nostalgie du temps d’avant les voitures et la chienlit du tourisme. La mer est présente par les poissons et la pêche, mais je ne vois guère les paysages, la nature, les bêtes et les plantes, dommage.

 

Maurice Genevoix

  • Maurice Genevoix. La boîte à pêche. Grasset, le livre de poche. 1926/1973. 189p.

L’amoureux de la pêche et de la Loire raconte amoureusement la pêche, toutes ses pêches, au poisson mort ou vif pour le brochet, au chevaine à la mouche (la plus excitante), au blé pour le gardon… On découvre que la pêche est un exercice très précis d’observation du cours d’eau, du temps, de l’appétit du courant et des poissons (ont-ils bien mangé ce matin ? et quoi ? où sont-ils ?). On découvre que le pêcheur ne cherche pas forcément la pêche la plus rentable, mais celle qui lui plait le plus, aujourd’hui ; pourquoi pêcher du haut d’un pont si ce n’est pour exercer la précision de son œil, de son ferrage (attraper le poisson, mais ne pas casser !). Comme tout bon obsessionnel, le pêcheur ne regarde pas trop ce qui ne lui est pas directement utile, et on ne trouvera pas tellement dans ces pages d’oiseaux ou de paysages. Mais le bonhomme est un écrivain, et il nous embarque avec lui dans sa quête, et plus encore dans ses rencontres : les vieux pêcheurs grégaires, le donneur de leçon, le pirate instinctif. Et puis le pêcheur de grenouilles, gueule cassée nomade du bord des eaux, qui devient soudain personnage de extraordinaire et romanesque…

  • Maurice Genevoix. Val de Loire, Terre des hommes. Christian Pirot éd. 2004. 289 p.

Un recueil de textes de Genevoix sur la Loire, lu étonnamment juste après John Muir. Ce rapprochement fait encore ressortir les caractères de l’écriture hexagonale : la recherche du style (élégant), la statue de l’écrivain (de l’académie française), et surtout la description d’un territoire de nature absolument ancré dans l’histoire et dans la vie des hommes. C’est la réalité de nos espaces qui le veulent, et cette approche n’est que très légitime ; le bougre connait les villages et les églises, mais il décrit les humeurs des eaux, la débâcle des glaces, les nuits sur l’eau, les oiseaux des grèves, leur végétation (les « rauches » : la baldingère ?) et les poissons merveilleux pêchés au carrelet. Il nous incite à valer du Gerbier à l’océan ; «valer, cela veut dire, dans le langage de nos vieux mariniers, suivre le fil de l’eau, se confier au courant et, symboliquement, au destin »

 

Abby Geni

  • Abby Geni. Farallon Islands. Traduit par Céline Leroy. Actes Sud. 2016/2017. 381p.

Miranda, jeune photographe de nature, débarque pour un long séjour sur les îles Farallon, au large de San Francisco. Ces rochers battus par les vents ne sont occupés que par quelques biologistes venus étudier baleines, requins blancs, éléphants de mer et oiseaux. Cette micro-communauté coupée du monde ou presque est composée de drôles de personnes cabossées et souvent asociaux. Un drame va se mettre en branle… C’est un thriller peut-être parfois un peu simpliste mais efficace et assez fin psychologiquement. Le livre distingue les « gardiens de la lumière » qui observent sans agir, et les prédateurs… un peu raide, mais pourquoi pas ? Curieusement, on sent assez peu la mer, le vent et les rochers, mais les animaux sont omniprésents, marquant l’année par leur renouvellement.

 

Jean Giono

  • Jean Giono, 1930. Regain. Le livre de poche, 1977. 185 p.

Quelque part dans une haute Provence austère, un hameau meurt presque par manque d’habitants, puis renaît grâce à Panturle et Arsule, couple blessé et fort.

Ce n’est peut-être pas de l’écriture jolie, mais c’est de l’écriture belle et forte. Bien sûr, c’est un peu terroir et « la terre qui ne ment pas », mais c’est une vraie histoire et de vrais personnages. La nature ? elle n’y est pas vraiment racontée, pas du tout décorative, mais elle est là, et elle est dure, le plateau où l’on se perd, l’éboulement qu’on ne peut franchir, la rivière où l’on se noie, la terre qui ne produit guère. Définitivement pas une Provence de carte postale !

 

Julien Gracq

  • Julien Gracq. Carnets du grand chemin. José Corti. 1992. 308p.

Julien Gracq, à la fin de sa vie, revient dans de courts textes sur mille fragments de sa vie. On découvre que l’écrivain a aussi été géographe, jusqu’à enseigner à l’université et projeter deux thèses avortées (la Crimée et la Bretagne). L’écrivain-géographe décrit surtout des lieux de France ou d’au-delà, avec un goût du détail, de la belle phrase et une sensibilité globale, aux paysages, à l’histoire, à la nature et aux gens. Voilà un trésor d’observations subtiles et élégantes.

  • Julien Gracq. Les eaux étroites. José Corti. 1976. 75p.

Ce livre est celui du « vallon dormant de l’Evre, petit affluent inconnu de la Loire qui débouche dans le fleuve à quinze cents mètres de Saint-Florent » (le Viel). Une promenade en barque en remontant cette rivière, que l’on peut imaginer mystérieuse, dangereuse, pleine d’histoires, mais qui n’est d’après les cartes qu’un modeste ru de pas grand-chose, au milieu d’une campagne douce sans aucun doute. Mais ce voyage, aussi petit soit-il, envoie l’auteur et son lecteur dans un monde de perception, et de réminiscences : que raconte à nos sens une balade sur les eaux ? C’est fin, élégant, cultivé et bien écrit. C’est beau, quoi !

Robert Hainard

  • Robert Hainard. Le monde plein. Editions Mélchior. 1991. 73p.

Je crois bien le dernier livre de Robert Hainard, écrit à 80 et quelques années. Petit livre de pensées, balayant une vie à la recherche de la nature et de l’art, et plus encore d’un système global d’appréhension du monde. Le plus beau de ce livre est sans doute dans son titre : « le monde plein » – un monde dans lequel nous aurions une pleine perception des choses, bien au-delà de notre monde vide et étriqué où, par exemple le ciel n’est que du vide (regardez les oiseaux jouant dans le vent : eux savent que l’air est une matière !).

Bien sûr, papy Hainard a son âge, son éducation, sa culture – suisse et protestante… et cela se ressent, chez lui qui n’arrive pas à percevoir l’intérêt ou la beauté de l’art abstrait, et qui ne peut s’empêcher de se placer toujours en donneur de leçon, considérant que tout un chacun devrait à l’évidence, mettre comme lui le monde sauvage au centre de tout. Dommage, papy Hainard, que tu n’aies pas lu Thoreau et les autres et n’aies pas pris du recul, mais je t’aime malgré tout !

Sarah Hall

  • Sarah Hall. La frontière du loup. Traduit de l’anglais par Eric Chédaille. Christian Bourgeois éditeur. 2015. 470p.

Rachel Caine est l’une des spécialistes mondiales des loups, employée d’une réserve indienne de l’Idaho pour suivre une meute. Pour des raisons personnelles (la mort de sa mère, un polichinelle dans le tiroir et pas envie d’en parler avec le géniteur), elle accepte la proposition d’un riche lord anglais de venir diriger le projet de lâcher des loups dans sa vaste propriété close. Ce livre est surtout tourné sur la relation – souvent difficile- de Rachel avec les autres, sa mère volage, son frère paumé, le lord cliché, sa fille gentlwomen farmer et son frère dégénéré, le beau vétérinaire du projet… C’est peut-être assez fin psychologiquement, quoi truffé de clichés. Mais surtout, je n’ai pas adhéré à la partie naturaliste du roman : je ne vois pas, ne sens pas le pays, je ne comprends pas qu’une biologiste s’implique dans un projet de captivité, je ne trouve aucune réflexion sur la clôture qui isole ce territoire… Fort heureusement, l’issue du livre, même un peu cousu de fil blanc, est plus tonique et ouverte. 

Jim Harrison

  • Jim Harrison. Grand maître. Flammarion. 2012. 350 p.

Sunderson, inspecteur de police à la retraite, traque le gourou d’une secte entre la péninsule nord du Michigan, déserts d’Arizona, pleins de trafiquants de  drogue et de canyon, et Nebraska des cow-boys. C’est une sorte de thriller un peu ralenti et décalé dont le héros semble le double de l’auteur… Ce qui est formidable avec le vieux Jim, outre sa maîtrise du récit et son humour, c’est sa façon de traiter certains thèmes –la nature et les peuples indiens en l’occurrence, non comme un sujet, mais comme une toile de fond ou une évidence. Le vieux détective trouve son salut dans la marche le long des rivières et dans le contact avec la sagesse les anciens peuples. Peut-être pas un chef d’œuvre, mais un bon livre à lire les pieds dans l’eau, au bord d’un étang de castors…

  • Jim Harrison. L’enfant qui s’enfuit dans les bois. Seuil Jeunesse. 2001.

Dans cet album, Jim Harrison raconte des épisodes importants de son enfance. L’histoire d’un enfant tourmenté et mauvais élève, qui se réfugie dans le bonheur des lacs, des bois, des animaux de sa péninsule nord-Michighan. Ce n’est sans doute pas un grand texte, mais ça aide à comprendre le gros ours à l’œil crevé, devenu écrivain après une enfance fâchée avec l’écrit. 

  • Jim Harrison. Lointains et ghâzals. Christian Bourgois – 1971/1999. 165 p.

Dans les années 60-70, Jim Harrison est un poète de son temps, révolté (l’ombre du Vietnam rode), à la recherche de formes (le ghâzal, poème persan groupant des ensembles de deux strophes) et d’expériences (sex, drogs etc.). Il y a donc du Kérouac et du Ginsberg là-dedans, mais il y a surtout l’ours du Michigan, dévorant l’univers mais toujours ancré en terre et en nature. Il n’y a bien que lui pour dire : « Hard rock, acid rock, barbituriques, hasch n’ont pas entamé mon amour : Pour bécasse et grouse. Bien au contraire, Albert. » !

  • Jim Harrison, Gary Snyder. Aristocrates sauvages. Traduit par Matthieu Dumont. Préface de Brice Matthieussent. Postface d’Antoine Wyss. Wild Prodject – collection « tête nue ». 2011. 167p.

Jim Harrison interviewe Gary Snyder, personnage emblématique de la beat generation : la route, 10 ans de zen au Japon, une année de travail sur des pétroliers, et maintenant une vie simple dans une maison construite de ses mains dans les montagnes californiennes, en attendant que le pétrole soit si cher que l’on redécouvre enfin que les chevaux sont importants… Et les compères sont des chantres absolus de la nature américaine et de son wilderness. Deux sacrés personnages, deux sacrées vies. La poésie de Gary Snyder est, dit la postface, à l’opposé absolu de Mallarmé et sa forme millimétrée ; il s’agit d’une poésie simple et brute, exprimant la nature intérieure comme la nature extérieure de l’auteur.

  • Jim Harrison. Les Jeux de la nuit. Flammarion. Traduit par Brice Matthieussent. 2009/2010. 334p. 

Un livre trouvé dans une braderie. Je ne lis qu’une nouvelle, où l’on retrouve Chien Brun, dont je n’ai plus qu’un vague souvenir. Un métis indien de la péninsule nord, marginal, plus ou moins en indélicatesse avec la justice, avec une fille perdue dans sa tête. Et pourtant, ou parce que – empli d’une force vitale, une force sexuelle brute, pour se savoir en vie peut-être. Cette nouvelle parle du monde des hommes et des femmes, mais elle se conclue dans l’univers des rivières, des tempêtes de neige dont on se protège, nous aidant à retrouver notre humanité et une forme de tendresse. Même si c’est un peu too much, quelle plume !

…et puis, un peu plus tard, je lis les deux autres nouvelles.

Les jeux de la nuit, récit à la première personne d’un garçon piqué par un colibri carnivore ( !) et mordu par un louveteau et qui se retrouve lycanthrope. Récit étonnant, humain et fantastique, où la nature reste l’unique refuge de l’humanité dévoyée tournée contre elle-même.

La fille du fermier est une tranche de vie de la jeune Sarah, nouvelle arrivante dans le Montana des grands espaces et des cowboys trop rustres. Belle histoire grave de fragilité et de résilience, où une fois encore la nature permet le renouveau…

Jean Hegland

  • Jean Hegland. Dans la forêt. Traduit de l’américain par Josette Chicheportiche. Gallmeister. 1996/2017. 301p.

Une lecture de lit d’hôpital et de convalescence… un peu spécial pour un tel livre, guère reposant…

Une famille vit au fond des bois, au nord de la Californie. La situation se dégrade au point de tomber dans une ambiance de fin du monde, sans électricité ni magasins, entre émeutes et rumeurs d’épidémie. La première partie – les trois quart – du livre se placent sur le mode de la survie, de la lente dégradation de toutes choses. Et les dernières pages proposent une issue de conte de fée écolo, tonique et sereine. Malgré ce côté un peu caricatural, ce n’est pas un livre anodin ; il y coule une sacrée force, qui nous dit des choses sur notre rapport au monde. Et oui, on peut vivre dans les bois sans être hommes des bois…

Carl Hiaasen

  • Carl Hiaasen. Queue de poisson. Traduit par Yves Sarda. Denoël. 10-18. 2004/2006. 536p.

Chaz Perrone, docteur en biologie des marais jette sa femme à la mer lors d’une croisière…mais le crime n’est pas aussi parfait que prévu et déclenche une suite de rebondissements haletants et désopilants… Outre qu’il est parfaitement construit et hautement plaisant, ce roman est chouette parce qu’il place au centre de l’intrigue, de façon efficace et opportune, les marais de Floride à la faune menaçante et menacée, et la destruction de cet écosystème par des hommes d’affaires sans scrupule. Nickel !

Dominique Hoizey

  • Dominique Hoizey. Le livre des poèmes. Traduit du chinois et présenté par Dominique Hoizey. Orphée / La différence. 1994. 124p.

Le Shi jing ou Che king, daterait du VIème siècle avant notre ère. Il s’agit d’une compilation, peut-être due à Confucius. Des poèmes courts, destinés à être chantés ou psalmodiés, qui parlent (surtout) de la nature et de l’amour. Ce sont des poèmes simples d’apparence, sans grand effet de forme ou de fond. Usure du temps et de l’espace, ils ne me touchent guère, hélas…

Sue Hubell

  • Sue Hubbell. Une année à la campagne. Gallimard. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Janine Hérisson. Préface de M. G. Le Clézio. 252p. 1988/ 1994.

Sue Hubbell, biologiste, décide de partir vivre à la campagne avec son mari ; elle s’installe dans les monts Ozarks, dans le Missouri, où elle devient apicultrice. Elle raconte sa vie et son pays au fil d’une année, dans de courts récits typiquement Nature Writing : le voisin qui ramène un lynx mort, la lutte contre un projet de barrage, les aléas du commerce du miel, les travaux de réfection du toit du chalet, les bêtes grosses et petites qui vivent autour d’elle (serpents, insectes, oiseaux…). C’est facile à lire et agréable ; ça rend admiratif envers ces sacrés américain(e)s qui savent tout faire (biologie, apiculture, charpente, mécanique auto etc etc). J’ai tout de même trouvé ça plus factuel que littéraire ; Tinker Creeck est d’une autre tenue !

  • Mayumi Inaba. La péninsule aux 24 saisons. Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu. Ph. Picquier. 2011/2018. 238p.

Voilà un livre doux et délicat, où le temps passe, tranquillement comme la vie. Une femme plus toute jeune va passer un an dans sa maison de campagne dans une péninsule, dans un paysage qui ne nous est pas familier : proximité de la mer, forêts, falaises, marais ; ici et là, maison des habitants du coin, souvent des retraités. Pas si loin, le supermarché ; nous sommes bien au vingt et unième siècle. C’est un livre sur les bonheurs simples – récolter les cadeaux de la nature, cultiver, marcher, boire le thé avec une voisine. Il y a un brin de nostalgie lorsque l’on se retourne en arrière et que l’on voit nos disparus, mais tellement de bonheur dans le spectacle des lucioles !

 

Philippe Jacottet

  • Philippe Jacottet. La promenade sous les arbres. La bibliothèque des arts. Collection Pergamine. 1988/96. 148 p.

Un livre de poésie ou un livre sur la poésie ? un peu les deux sans doute, et Jaccottet disserte élégamment sur l’effet que lui procure le contact avec le dehors, les rivières et les arbres. C’est intelligent, raffiné, érudit. Je retiendrais que Jaccottet recherche une poésie simple, sans image, et qu’il est émerveillé de découvrir que le haïku a atteint ce but avant lui.

Kathleen Jamie

  • Kathleen Jamie. Tour d’horizon. Traduit par Ghislain Bareau. La Baconnière. 2012/2019. 214p.

Kathleen Jamie, écrivain et poétesse, se promène au pays des animaux et de la vie sauvage, en compagnie de naturalistes et autres spécialistes. Du nature writing classique au pays des fous de Bassan, sur les îles écossaises. C’est cela, mais sans doute un peu plus, parce que plus lié à l’expérience humaine. Elle passe du temps avec un médecin légiste, pour comprendre à quel point nous sommes des animaux de chair et de sang ! Elle participe à des chantiers de fouille, et visite avec émotion toutes ces iles aujourd’hui désertes qui furent des lieux de vie et de mort pour tant de femmes et d’hommes. Elle part en quête des monuments, disséminés ici et là sur les côtes écossaises, construits en mâchoires de baleine. Elle participe au nettoyage des immenses squelettes de baleines du musée de Bergen, en compagnie de passionnés qui n’ont jamais vu de cétacés vivants, etc.

Un livre simple et élégant, qui nous raconte ces endroits où nature et humanité vont de pair. 

 

Flemming Jensen

  • Flemming Jensen. Imaqa. Gaïa Editions. 1999/2002. 364p.

Un jeune instituteur idéaliste est muté dans un village du nord-ouest du Groenland, dans les années 1970. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Jorn Riel, et de fait, on croise ici un vendeur de saucisses, un chanteur d’opéra, une moto, tous perdus sur la banquise comme autant de racontars. C’est donc un livre drôle, avec sans doute plus de réalisme sans doute que chez Jorn Riel. Parce que ce livre est aussi et surtout un récit que l’on sent très autobiographique, de l’intégration d’un occidental dans cette société inuit (il ne parle pour sa part que de « groenlandais » et de « danois »), de la vie et des difficultés de cette société face à la nature et surtout face à la modernité. Le rire laisse souvent la place au drame, et l’auteur n’essaie pas de s’en tirer par une pirouette.

La nature ? comme chez Riel, ce n’est pas au cœur du récit (aucune rencontre avec l’ours blanc, par exemple). Mais dans les deux cas, c’est la dureté de la nature qui donne de la gravité à chaque geste, de l’infini dans le paysage, de la solidarité dans les rapports humains. Et l’on se rêve instituteur parti dans ce grand nord aujourd’hui disparu –mais sans doute pas complètement…

Johnson et Boswell

  • Samuel Johnson et James Boswell. Voyages dans les Hébrides. Collection outre-mer aux éditions de la différence. 1991. 444p. (textes originaux 1775)

Du 18 août au 22 novembre 1773, le célèbre lexicographe d’âge mûr Samuel Johnson et son jeune biographe James Boswell font un grand voyage de l’Angleterre en Ecosse et dans les îles Hébrides. Ils chevauchent, marchent, se font porter en carosse ( ?) et chaise à porteur, traversent les lochs en barques à rame, à la découverte de ce pays et surtout de ses habitants. Ils recherchent les traces de l’antique Ecosse des farouches highlanders, et sont un peu déçus de trouver un pays pacifié, où les armes ont disparu, comme les bardes et bien d’autres éléments de la vieille Ecosse. Ils s’intéressent à toute l’organisation sociale de cette contrée, pauvre et reculée au demeurant. Je n’ai pas lu absolument chaque page de ces deux livres accolés (j’ai surtout délaissé Boswell), intéressants par leur dépaysement, leur esprit de curiosité, le style élégant des formules. La nature est présente par la dureté de la mer, la pluie ou les tourbières difficiles à franchir, mais de peu de vie me semble-t-il (quelques cerfs évoqués, je ne sais guère plus). On peut penser que les habitants nombreux de ce pays dur (c’est une époque de départs massifs vers l’Amérique) y avaient alors chassé une bonne partie de la vie sauvage.

Ernst Jünger

  • Ernst Jünger. Chasses subtiles. Christian Bourgois 1969/1980. 449 p.

Ernst Jünger, grand écrivain et penseur allemand, écrit la passion de l’entomologie qui l’accompagna toute sa vie et l’emmena aux quatre coins du monde. Il raconte des fragments de vie, des souvenirs, souvent à partir d’une bête (cicindèle, Antaeus, Carabus…) qui le renvoie à une époque, et à un lieu : les îles de la Sardaigne, le désert soudanais, la banlieue de Singapour ou les forêts allemandes. C’est intéressant et cultivé, ouvert sur la mythologie comme sur la simple vie des paysans sardes ; c’est le livre d’un sage qui s’est mis en marge de la société. Et c’est là un des mystères de cet homme et de son œuvre : ce grand guerrier, blessé 14 fois au combat, se passionne pour les petites bêtes et ne dit rien ou presque de ce grand écart ; s’intéressait-il aux insectes pour fuir la guerre, ou était-ce là deux passions parallèles ? Le livre entier entretient ce mystère, et d’autres manières ; on voit par exemple ce collectionneur, à la recherche de l’exhaustivité, du catalogage, du plaisir de nommer les êtres, rêver d’une approche sensible et synthétique du monde. D’ailleurs, il est d’une acuité extraordinaire sur tout point de la planète, insectes, plantes ou géologie, mais ne sait pas bien nous offrir les paysages qu’il parcourt ; il voit la biodiversité plus que la nature.  Et cette passion profonde de sa vie ne ressort pas vraiment dans ces lignes, comme si ce monsieur bien, toujours dans le contrôle, ne se lâchait jamais tout à fait.

 

Jon Kalman Stefansson

  • Jon Kalman Stefansson. Entre ciel et terre. Gallimard, NRF. Du monde entier. 2007/2010. 238 p.

Une sorte de Giono islandais : une histoire d’humains entre eux, au siècle dernier peut-être, sur fond de nature rugueuse. En l’occurrence, la mer qui nourrit et qui tue ces marins qui ne savent pas nager et dont certains aiment plus que tout les livres et la poésie. Une histoire initiatique d’un « gamin » de vingt ans. De belles inventions littéraires sur les mots et les êtres. Une écriture un peu spéciale et chaloupée,  originale, mais qui m’a peut-être un peu empêché de vraiment entrer dans l’histoire ?

Natasha Kanapé Fontaine

  • Natasha Kanapé Fontaine. Nanimissuat île-tonnerre. Mémoire d’encrier. 2018. 123p.

La poésie d’une jeune inue vue à Lettres sur Cours à Vienne ; elle vit à Montréal et tente de se réapproprier sa culture et sa langue. Elle n’est pas immergée dans le bois et la côte comme d’autres poétesses, mais à la recherche de son identité, de sa lignée de femmes. Simple et sincère.

Jack Kérouac

  • Jack Kérouac. Le livre des haïkus. La petite vermillon. La table ronde. Traduction de Bertrand Agostini. 2003/2012. 425p.

Kérouac a écrit des haïkus durant une longue période. Il a appris beaucoup de choses sur le bouddhisme, le zen et la poésie associée. Il l’a imitée, puis surtout adaptée à la mode américaine (les « pops », plus libre de forme). Et le résultat est plutôt bon, des haïkus parfois assez classiques, d’autres plus déjantés, d’autres sentant le blues et la poussière de la campagne américaine, des bords de route… On retrouve souvent ici les lieux, les saisons qui passent, l’impermanence, le beauté et la fragilité de la vie végétale, animale et humaine, une dose d’autodérision ou d’humour. Oui, le routard américain le nez au vent n’est pas si éloigné du moine errant de l’orient.

Barbara Kingsolver

  • Barbara Kingsolver. Un été prodigue. Traduit par Guillemette Belleteste – Rivages poche – bibliothèque étrangère (n°468) – 2000/2004, 559p.

Les histoires convergentes de trois femmes, le temps d’un été dans les Appalaches : Deanna, la traqueuse de coyotes amoureuse… d’un chasseur de coyotes. Lusa, spécialiste des papillons de nuit, jeune veuve, s’intégrant dans un monde rural fermé. Nannie, vieille écolo productrice de pommes en conflit perpétuel avec son voisin prof d’agriculteur à l’ancienne, mais sauveteur de l’ancien châtaignier d’Amérique. C’est un beau livre, dense, écrit avec un professionnalisme très américain. Un livre un rien didactique, qui expose différentes relations entre les humains et la nature : connaître, chasser, produire, conserver, modifier, lutter, aimer… C’est presque un peu trop bien construit, mais c’est vraiment bien. Il y a peu de livres que j’ai autant offert ou prêté que celui-ci.

William Kotzwinkle

  • William Kotzwinkle. L’ours est un écrivain comme les autres. Traduit par Nathalie Bru. Ed. Cambourakis. 1996/2014. 302 p.

Il fallait oser : raconter l’histoire d’un ours (noir, puisque natif du Maine) qui découvre au pied d’un arbre une mallette contenant un roman, et qui décide de se faire écrivain, avec un beau succès. Au bout de quelques pages, je souris ; après quelques autres je me demande comment il tiendra la distance, et puis, oui, il la tient, même si la fin ne me convient qu’à demi. Le discours est assez limpide : le monde littéraire n’est qu’illusions ; on n’écoute que ce que l’on veut entendre ou imaginer ; si les ours sont des écrivains, c’est que les écrivains sont bien souvent des ours… C’est souvent drôle et inattendu. Le côté qui donne à ce livre toute sa place ici, est l’intrusion de la psychologie ursine dans notre monde : la vie dans l’instant, le sens des odeurs, le goût du moindre effort et de la nourriture, la force brute et l’instinct… J’ai bien aimé cette dimension, même si l’auteur aurait pu la développer. Soyons plus ours, semble-t-il nous dire !

Charles Lane

  • Charles Lane. La vie dans les bois. Edition fr. 1844/ Finitude ed., 78 p.

Le sous-titre du Walden de Thoreau est un hommage à ce texte. Et pourtant, qu’il m’en semble éloigné ! Charles Lane est un anglais qui tente en Amérique, du côté de Concord, de mettre en pratique les théories de Fourrier et autres utopistes : créer une communauté simple et pure, rejetant la famille et travaillant aux champs. C’est d’ailleurs étonnant de voir que ces nature-writer de l’est assimilent les champs et les bois sous le mot de nature ; en cela, ils semblent bien plus européens qu’américains. D’un autre côté, la vie dans les bois » se réfère avant tout à la comparaison entre les hommes civilisés et plus ou moins dégénérés et les indiens – que Lane ne semble n’avoir jamais rencontrés, censés être purs, subtils, respectueux de leur environnement etc. Au final, le projet de Lane est social ; il s’intéresse plus à la création de communautés humaines différentes que du contact avec la nature, et plus encore dans la solitude de Thoreau. …Le personnage ne semblait pas très sympathique et son caractère ne doit pas être pour rien dans l’échec de Fruitlands, la communauté idéale qu’il a créé et qui n’a duré que 7 mois !

Joe R. Lansdale

  • Joe R. Lansdale. Les marécages. Folio policier. Gallimard. Traduit de l’américain par Bernard Blanc. 2000/2019. 388p.

Le Texas… Révisons notre géographie… Je le voyais sec et nu, et le voilà humide et hirsute. Le sud-est de l’Etat, couvert de marécages, dans ces années 1930, pauvres et sauvages. Une famille habite au bord de la forêt, et deux gamins, Harry et sa sœur Tom, y plongent dans une sale histoire de tueur en série, sur fond de cohabitation laborieuse entre blancs et noirs. On y rencontre le mythique homme chèvre, des mocassins d’eau à la piqûre terrible, un arbre géant aux racines creusées de tunnel. La rivière Sabine, qui existe vraiment, avec ses ponts branlants et terrifiants, ses poissons, ses cascades… C’est un thriller efficace où la sauvagerie des marécages n’est que bien peu de chose face à celle des humains…

Gilles Lapouge

  • Gilles Lapouge. L’âne et l’abeille. Albin Michel. 2014. 328p.

Un intellectuel français parle de l’âne et de l’abeille, brillamment, comme on pourrait l’attendre, sans donner l’impression qu’il n’ait jamais vu ou touché l’un ou l’autre de ces protagonistes. Mais est-ce si grave ? ce livre fourmille d’histoires de la culture, de l’histoire ou de littérature sur ces animaux, et c’est drôle et étonnant. Je croyais que l’auteur aimait l’âne pour son côté rebelle, « qui n’en pense pas moins », opposé à l’abeille et sa société totalitaire. Mais le propos est plus riche et subtil ; il réunit les deux sur un point : tous deux ont transgressé les lois de la nature, l’âne en faisant l’amour à la jument pour donner le mulet, l’abeille en faisant l’amour aux fleurs – transgression ultime.

James Lee Burke

  • James Lee Burke. Dans la brume électrique. Rivages/noir. Traduit par Freddy Michalski. 1992 / 2009. 480p.

Un très bon polar : un flic intègre, un peu border line et fatigué, son plus ou moins ami d’enfance – mafiosi dangereux, une star du cinéma à la dérive de l’alcool… et quelque part, un tueur en série qui rode, aujourd’hui et hier – puisque resurgit du passé le lynchage d’un noir dans ce sud sauvage, dont le corps est retrouvé dans les marais.

Et c’est là le volet le plus fascinant de ce livre à mes yeux. Son ancrage absolu dans le paysage. Un village perdu dans les marais de Louisiane, où l’on apprend vite le nom des lépidostées – les brochets lances, omniprésents. Où la menace de l’orage et de l’ouragan est toujours présente. Où les brumes font resurgir les soldats de la guerre de sécession et ses atrocités, comme le labour en fait ressortir les balles oubliées. Ce n’est en aucun cas un roman naturaliste, mais c’est un livre ancré, définitivement, en un lieu.

Pierre Léon

  • Pierre Léon. Chants de la toundra. Poèmes eskimos du Canada. Adaptation française de Pierre Léon. Naaman/La Découverte. 1985. 143 p.

Une anthologie qui nous plonge dans l’univers totalement inconnu des eskimos (puisque ce terme, en fin de compte, n’est pas péjoratif), ou plutôt des différents groupes qui peuplent ou peuplaient le nord Canada : eskimos du caribou, du Cuivre, du Labrador, iglouliks… Ces transcriptions ne doivent donner qu’un très vague aperçu d’une culture orale et lointaine, mais elles nous racontent tout de même des peuples luttant contre un environnement terrible, mais poètes et jouisseurs, pour lesquels les animaux jouent un rôle fondamental, alimentaire et symbolique.

Jean de Léry

  • Jean de Léry. Le nouveau monde. Histoire d’un voyage fait en terre de Brésil. Extraits. Flammarion. 1578/1998, 94p.

En 1556, Jean de Léry part au Brésil pour s’y réfugier en tant que protestant. Il n’y trouve pas de refuge, mais découvre un univers nouveau, avec une nature étonnante et généreuse et surtout des autochtones moins sauvages qu’il n’y paraît, malgré leur pratique de l’anthropophagie. Nos concitoyens ne sont-ils pas trop souvent de véritables sauvages ! Ce n’est pas un récit de vrai explorateur, mais un témoignage d’un temps incertain, où l’on ne faisait que découvrir les merveilles des Amériques, où les indiens et les blancs semblaient encore coexister… Il s’agirait de l’un des fondements du mythe du bon sauvage.

Amy Liptrot

  • Amy Liptrot. L’écart. Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre. Globe. 2016/2018. 334p.

Une jeune femme revient sur sa terre natale des Orcades après des années d’errance et de boisson dans le tourbillon londonien. Elle redécouvre peu à peu le monde qu’elle a voulu fuir, un monde petit certes, mais immense de force et de diversité. Elle découvre les merveilles de son pays : aurores boréales, fata Morgana, gens simples et bienveillants. Les plaisirs de cette terre des confins : se baigner toute l’année, marcher dans le vent, regarder avec un masque ce qui se cache sous la surface de la mer. Et les oiseaux. La recherche du râle de genets qui la pousse à explorer tout ce pays au cœur de la nuit.

C’est un livre facile à lire, passionnant par ce qu’il nous apprend de cette contrée belle, rude et vivante. C’est un texte touchant par le parcours de l’auteur vers la sobriété heureuse. C’est je trouve aussi un texte un peu bavard, peut-être de jeunesse, mais ce sont de petits défauts.

Jack London

  • Jack London. Aventures des neiges et d’ailleurs. Robert Laffont. 1989. 1101 p.

Je n’ai lu que quelques-unes de ces nouvelles, issues de plusieurs recueils : L’amour de la vie. 1907., En pays lointain, 1901.

Ce sont des nouvelles sur les hommes de ces contrées hostiles. Des blancs perdus chez des indiens plus ou moins hostiles, puis tout à fait hostiles, sur fond d’évangélisation. Un homme qui en sauve un autre – meurtrier en fuite, pour mieux assouvir sa vengeance. C’est écrit simplement et efficacement. Ce sont des histoires tout à fait humaines, mais où la dureté ou la beauté des hommes se révèlent à travers la dureté de la nature.

Barry Lopez

  • Barry Lopez. Rêves arctiques. Albin Michel 1987, 401 p.

Un vaste voyage dans le grand nord américain. Un ensemble de textes mêlant documentaire  – histoire, ethnologie, écologie, récits à la première personne et réflexions. Un livre riche et dense, intéressant sans aucun doute, recelant quelques belles pages d’écriture des grands espaces. Voilà un auteur impliqué physiquement dans son sujet, accompagnant partout les scientifiques ou les inuits. L’image qui en ressort ? la dureté de la vie humaine dans ce monde, la fantastique connaissance des indigènes sur leur monde, la beauté et la fragilité, la volonté irrépressible des explorateurs. ..

Un beau livre, tout de même plus encore documentaire que littéraire.

Erri De Luca

  • Erri De Luca.Sur la trace de Nives. Traduit par Danièle Valin. Gallimard. Folio. 2005/2016. 167p.

Erri de Luca et l’alpiniste Nives Meroi partagent une nuit dans une tente, quelque part haut dans l’Himalaya, peut-être bien dans l’incertitude et la tempête. Ils échangent leurs conception de la montagne et de l’alpiniste, lui tournée vers la philosophie, elle concrète, concentrée vers la voie. Ils se respectent, respectent la montagne et ses habitants, mais échangent-ils vraiment ? Ce n’est pas bien grave et cela donne une forme littéraire inédite à mes yeux, tout à fait agréable à lire.

  • Erri De Luca. Le poids du papillon. Suivi de Visite à un arbre. Traduit par Danièle Valin. Gallimard. Folio. 2009/2012. 81p.

Une petite histoire, presque un conte, mettant en scène deux êtres libres et fatigués, le roi des chamois et le braconnier solitaire. Un texte tout simple, naturaliste et poétique. 

J’ai préféré « la visite à un arbre », posée là presque par hasard pour compléter le volume. Encore plus simple, comme un haïku. La lettre d’un amoureux de la montagne à un pin des montagnes accroché à une montagne, que l’écrivain visite chaque année. J’aimerais avoir un pin comme celui-ci à visiter chaque année. J’ai vraiment senti dans ce texte l’amour de la vie et de la montagne, plus admirable encore venant d’un alpiniste qui pourrait ne pas voir tout ce qui existe en dessous de 3000 mètres d’altitude.

Eric Mac Cormack

  • Eric Mac Cormack. L’épouse hollandaise. 2002-2005. Christian Bourgeois. 332p.

Voilà un authentique roman d’aventure, qui vous emporte dès la première page, au subtil parfum de mystère – Hugo Pratt n’est pas bien loin ! Rachel est cette épouse hollandaise – épouse modèle en quelque sorte ; elle aura un destin immobile et aucunement aventureux, mais elle sera au cœur d’une aventure extraordinaire, menée par Rowland Vanderlinden, son époux anthropologue, courant d’Amérique du sud aux îles du Pacifique, d’Ecosse et d’ailleurs… Je n’ose pas poser sur le papier ce qui fait l’originalité de ces vies et de ses aventures, mais je n’en pense pas moins. Et tout cela est extrêmement bien construit, bâti en grandes parties consacrées à Rachel, Rowland, mais aussi l’inconnu, Thomas le fils de Rachel – manipulateur et bizarrement aventureux. Et le narrateur lui-même se met largement en scène. Tout cela est donc tout à fait plaisant, bien qu’un peu ralenti sur la fin. Et l’on constate que l’aventure est une histoire humaine, où la nature est une toile de fond nécessaire mais tout à fait marginale.

Norman MacLean

  • Norman MacLean. La rivière du sixième jour. Traduit par Marie-Claude Pasquier. Deux Temps Tierce ed. 1976/1992. 147p.

On connait l’histoire, immortalisé par Robert Redford et Brad Pitt : deux frères, Paul et Norman – le narrateur, fils de pasteur et de pêcheur dans le Montana. Paul est un artiste de la pêche à la mouche mais il possède une face sombre que l’on ne saisit jamais vraiment, mais qui le ronge et le perdra. C’est un livre très américain de l’ouest, centrée sur une histoire virile et familiale. Le livre est remarquable parce que très bien écrit et construit, et parce qu’il apparaît comme la quintessence du livre de pêche : la rivière est un personnage du roman, différente de toutes celles que l’on connait par sa force, sa majestuosité et l’abondance des truites qu’elle abrite (nulle mention à une quelconque fragilité du milieu). Et la pêche, surtout, est décrite d’une façon magistrale, religieuse (Première phrase du livre : « dans notre famille, nous ne faisons pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche » !). On se sent tout petit de ne rien savoir sur cette activité manifestement bien au-dessus de toute autre activité humaine…

Henning Mankell

  • Henning Mankell. L’œil du léopard. Traduit par Agneta Ségol et Marianne Ségol-Samoy. Le Seuil. 1990/2008. 354p.

Un jeune homme quitte la Suède sur un coup de tête, pour aller saluer le souvenir d’un obscur missionnaire dans un lointain pays africain. Il y restera vingt ans, et y progressera (un peu ? confusément ?) dans sa connaissance d’un continent et de lui-même. Le récit raconte, au-delà de l’aventure africaine, l’itinéraire d’un homme à la recherche du sens d’une vie chaotique, éparpillée entre un père marin bûcheron, une mère disparue, une femme sans nez et à la grande âme, un faux-frère emprisonné dans un poumon d’acier… Il est donc question d’humanité, mais aussi de nature humaine, et plus en Afrique que nulle part ailleurs, où les hippopotames soupirent dans la nuit, où les œufs de poules peuvent donner naissance à des serpents et où l’homme et le léopard peuvent se confondre… Un beau livre, fort et riche.

  • Henning Mankell. Sables mouvants. Fragments de ma vie. Traduit par Anna Gibson. Le Seuil. 2015. 374p.

A l’annonce de sa maladie (un cancer du poumon qui l’emportera bientôt) Henning Mankell revient sur sa vie, en fragments multiples et entrecroisés. Le thème du temps est central, et la finitude de la vie rencontre l’immensité du temps de stockage des déchets nucléaires qui seront stockés bientôt, dans les profondeurs du sol scandinave. Plus qu’une autobiographie, c’est une mosaïque, une œuvre magnifique composée de tessons d’une vie qui fut semble-t-il magnifique, faite de passion, d’Afrique, d’art et d’amour.

Peter May

  • Peter May. L’île des chasseurs d’oiseaux. 2009. Editions du Rouergue.

Un polar qui se déroule sur l’île de Lewis, en Ecosse, avec comme fond plus ou moins lointain la tradition réelle d’une campagne annuelle de capture des poussins de fous de Bassan sur un rocher perdu aux milieux des flots (Sula Sgeir). C’est un bon polar où un flic un peu perdu revient sur l’île de son enfance pour enquêter et se retrouve face à sa propre histoire. On ne sent guère la nature et on se dit (à tort ou à raison) que l’auteur n’a jamais dû aller sur l’île aux fous. Le fond de l’affaire est la dureté complète de ces gens, de l’enfance à la vieillesse ; disons que cette dureté vient d’une nature où la survie n’était jamais assurée et où les humains ont dû se caparaçonner.

Eduardo Mendoza

  • Eduardo Mendoza. Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus. Editions du Seuil. 2009. 226p.

Un livre génial – thriller religieux sur les aventures d’un savant romain en Palestine, quelques années après la naissance de Jésus… Érudit, drôle, bien construit, facile à lire…un régal ! Bon, ce livre aurait pu avoir sa place ici parce que le héros est philosophe et aventurier de l’histoire naturelle – il recherche des eaux miraculeuses, mais le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas le cœur de l’intrigue. Aucune importance d’ailleurs !

Henri Michaux

  • Henri Michaux. Poteaux d’angle. NRF. Gallimard. 1981. 90p.

Un recueil de qualité, lu bien sûr trop vite et trop mal. On trouve ici et là une proximité avec Francis Ponge, dans des textes où l’auteur s’amuse à détourner la description scientifique ou du moins documentaire dans une direction plus ou moins hallucinée.

Jules Michelet

  • Jules Michelet. 1858. L’oiseau. 41p. Petite bibliothèque savante. Librairie La Brèche, Bergerac. 2001.

Petit recueil de pensées sur l’Oiseaux ; il s’agit des premiers chapitres d’un ouvrage plus vaste. Texte littéraire et lyrique, partiel et partial ; essai plus que précis naturaliste. Parmi les thèmes centraux, citons l’ode à l’oiseau-parent, capable de soin à un simple œuf, promesse de vie et non vie elle-même. Et éloge de l’aile, merveilleuse création inaccessible aux simples terriens que nous sommes.

Hubert Mingareli

  • Hubert Mingareli. La beauté des loutres.

Horacio, un éleveur, et Vito, son jeune assistant, partent un matin d’hiver dans un long voyage en camion pour aller vendre quelques moutons. Cela se passe aujourd’hui, ou plutôt dans un hier pas très lointain, dans un pays de vastes plateaux et de montagne – l’Isère ou la Drome d’après la 4ème de couverture, mais plutôt à mon avis dans les Hautes-Alpes (de quel droit dis-je ça ?). Il ne se passe pas grand-chose, un lapin qu’on essaye de tirer, le café réchauffé au bord d’un ruisseau, l’angoisse de la neige qui risque d’arriver, puis la difficile montée vers le col. La beauté des loutres, c’est celle que les deux voyageurs évoquent pour se désennuyer, pour conjurer la peur, pour partager un amour simple de la beauté du monde. J’ai aimé ce livre pourtant si ténu ; je ne l’aurais pas parié dans les premières pages ! mais peu à peu s’installe un charme, réaliste et onirique, en aucun cas documentaire. et je crois bien que l’atmosphère de cette cabine de camion traversant des plaines enneigées ne va pas me quitter de sitôt.

Luis Mizon

  • Luis Mizon. 2008. Poèmes d’eau et de lumière. Al Manar.

Le recueil d’un poète chilien exilé en France. De courts textes, parlant d’eau, de lumière et surtout de la relation avec un être cher. Une impression de légèreté, de fraîcheur, de Méditerranée. Je ne peux pas dire que cela me touche au plus haut point, mais c’est agréable et élégant. Peut-être est-ce que je ne sens pas assez la vérité de l’eau et de la lumière, tandis que j’écris, le visage frappé du soleil du petit matin – mon train file vers le nord et un soleil magnifique de juin me ravit. A la fin de la phrase, il est soudain promesse de canicule et se fait moins léger. Mais je l’aime quand même !

N. Scott Momaday

  • Scott Momaday. Le Chemin de la Montagne de Pluie. Traduit de l’anglais par Philippe Gaillard. Illustrations d’Al Momaday. Gallimard. Folio. 1969/1995. 105 p.

Scott Momaday, de père Kiowa et de mère Cherokee, va à la rencontre de ses racines dans un livre mêlant les mythes du peuple Kiowa, des éléments d’histoire et ses souvenirs d’enfance, en particulier autour de sa grand-mère. Le tout donne un résultat intéressant, touchant et informatif. Le peu que j’imaginais des indiens vole en éclats : les Kiowas n’ont vraiment existé qu’une centaine d’années ; ils n’ont pas été liés à un lieu unique, mais à une immense migration entre Wyoming (la Tour du Diable – leur montagne sacrée) et Oklahoma ; ils n’avaient rien de sympathiques – peuple de guerriers chasseurs d’esclaves et peu tendres avec leurs femmes ; leur gloire est venue des blancs, puisque c’est la maîtrise du cheval qui en a fait les rois des plaines et des bisons. Tout cela est bien intéressant et nous ouvre une porte sur un peuple vénérant le soleil et l’espace.

Théodore Monod

  • Théodore Monod. Méharées. 1989. Terres d’aventure/Actes sud. 234p.

Voyages d’un naturaliste dans l’ouest saharien. Incroyable errance durant des mois et des mois, à dos de chameaux, à la merci de l’eau croupie des puits. Qu’est ce qui attire ici le voyageur ? Il ne semble pas aimer particulièrement les paysages, ni chercher l’exploit, ni se plonger en lui-même. Alors ? On dirait que le voyageur cherche avant tout la connaissance ; il collecte et décrypte peu à peu le mystère du grand vide ; il connait tout, encyclopédiste du sable : plantes, animaux, géologie, langues et hommes. Je suppose que l’on n’en fait plus des comme ça de nos jours ! et c’est bien dommage. Enfin, je pense que le bougre aime plus l’aventure et les paysages qu’il veut bien le dire, mais c’est n’est pas le genre à s’étaler. Il est rare de trouver un livre aussi simple et dépourvu d’esbroufe. Il voyage, et c’est tout.

Laure Morali

  • Laure Morali. La route des vents. La Part Commune. 2015. 160 p.

Laure Morali est une bretonne partie explorer et vivre le Québec, et plus encore la côte nord. Elle est prise en charge par le vieux Shimun, inu, qui l’emmène passer une saison de trappe loin vers le nord. Ce livre est absolument magnifique ! L’auteure a le talent rarissime d’entrer en contact avec tous les niveaux du monde, les territoires de l’espace géographique, de nos frères humains, et de ses propres labyrinthes intérieurs. L’écriture est simple et tout à coup inattendue, poétique.

  • Laure Morali. La terre cet animal. La Part Commune. 2004. 95p.

Un livre de poésie légère comme haïkus, poésie de voyage – de Bretagne en Québec, de Chiapas au Brésil.  Une poésie sensuelle, évanescente – paumes ouvertes au vent, et terrestre – à l’affût à l’outarde.

  • Laure Morali. Traversée de l’Amérique dans les yeux d’un papillon. Mémoire d’encrier. 2010. 129p.

Un livre de voyage, d’une séance de sudation sur la Côte Nord du Québec, vers d’autres points d’Amérique, Guyane, Alaska, Nouveau-Mexique… Un récit emboîté, qui emprunte des pistes, repart en arrière, et explore à nouveau, à l’image de la quête intérieure de l’auteure. Un texte d’une rare sensualité, qui parle de la route, du désir, des ancêtres, des rêves et des lieux. Un livre aussi léger et beau que les papillons qui en constituent le fil conducteur, un livre qui s’efface, qui laisse place à la vie, comme ce conducteur de bus qui stoppe son véhicule pour ne pas tuer les Monarques dont il croise la route.

Pierre Morency

  • Pierre Morency. 1989. L’œil américain. Histoires naturelles du Nouveau monde. Boréal / Seuil. 364 p.

L’œil américain, c’est une expression tirée de Stendal et signifiant, si j’ai bien compris, avoir le don de l’observation immédiate et absolue. Voilà l’ambition de Pierre Morency, observateur de la nature québécoise. Il y a là une impression de décalage, avec des mots, des histoires qui nous sont proches… mais des bêtes exotiques au nom « d’hirondelle bicolore », « martinet ramoneur » ou « grillon à corne noire ». C’est intéressant, renseigné, un peu comme une Hulotte dépourvue d’humour. Hélas, ce quelque chose qui manque, humour ou beauté du verbe, m’a empêché de pleinement entrer dans ce livre.

Antonio Moresco

  • Antonio Moresco. La petite lumière. Verdier. Terra d’altri. Traduit de l’italien par Antoine Lombard. 2009/2014.

Un homme – je suppose qu’il s’agit d’un homme – vit seul dans un hameau abandonné, quelque part dans un pays de hautes collines. Est-il exilé ? quelle faute doit-il expier ? Le monde est incertain, ce n’est pas loin d’aujourd’hui, mais est-ce hier ou demain, après quelque grand bouleversement ? C’est un monde où l’être humain semble avoir reculé, confiné aux villages ou à quelques lieux isolés et plus ou moins sauvages. Des bêtes inquiétantes et indéfinies rôdent ici ou là. De l’autre côté d’une gorge boisée, il voit, chaque nuit, une petite lumière qui l’appelle, qui l’intrigue. Il ira voir cette lumière et trouve un enfant seul qui vit là, dans une petite maison. Qui est-il ? que fait-il ?

Voilà un livre étrange, simple sur la forme et indéchiffrable sur le fond. Les artistes créent des mondes, une infinité de mondes… pourquoi ?

Jean Morisset

  • Jean Morisset. L’homme de glace. Les éditions du Cidihca. 1995. 294p

Un livre de poésie écrit par l’un des deux auteurs majeurs de la géopoétique (dixit Yvan !). Des textes qui nous entraînent à travers l’Amérique, en prenant un grand plaisir à citer des noms de lieux, à dialoguer avec la géologie (sans doute le livre où le mot « précambrien » revient le plus souvent !), à mélanger l’anglais, l’espagnol et le français. Il y a une belle énergie voyageuse – ça m’a fait penser à Cendrars ou à … Bernard Lavilliers ! Les humains ne sont guère présents. L’histoire un peu. Faune et flore un peu plus. Géologie disais-je, et surtout géographie – amour des cartes, des termes (battures), des lieux, de la planète à n’en pas douter. Un livre un peu chamanique aussi bien sûr, où l’auteur dialogue directement avec les strates géologiques.

Baptiste Morizot

  • Baptiste Morizot. Sur la piste animale. Actes Sud. 2018. 2001 p.

Un philosophe qui passe son temps libre à pister loups et ours, cela devait logiquement déboucher sur une philosophie du pistage et un « pistage philosophique ». Pister, pour se sentier en empathie avec le vivant, se sentier animal parmi les animaux. Fréquenter les grands prédateurs pour se souvenir que nous sommes aussi, tout simplement, de la viande. S’observer et retrouver en nous la patience de la panthère, celle du loup, du chevreuil ou de l’ours. Et voir dans le pistage le premier des exercices humain de la déduction, de la quête ; voir dans le pistage l’ébauche de ce qui nous définit. Un peu excessif peut-être, mais très stimulant !

  • Baptiste Morizot. Pister les créatures fabuleuses. Bayard. Les petites conférences. 2019, 128p.

Baptiste Morizot, le philosophe pisteur, explique aux enfants (et surtout aux adultes !) quel est le bonheur et le sens de sa quête des animaux sauvages. La traque permet de rentrer (un petit peu) dans la peau de l’animal, de tenter de comprendre son comportement ; en les observant bien, ces traces ne sont pas celles d’un loup théorique, mais de deux loups amoureux qui courent dans tous les sens, contrairement à la loi d’efficacité qu’ils suivent généralement. On rencontrera dans ces pages un loup qui regarde dans les yeux l’auteur – d’individu à individu. Un cachalot qui lâche un cri pour assommer sa proie calmar. Et enfin, un « grolar » mal nommé, « prizzli » ou plutôt « nanoulaks », hybrides grizzli-ours polaire, enfants du réchauffement climatique, qui apprendront peut-être à leurs parents comment s’adapter à notre nouveau monde bancal ; l’auteur voit dans ce métis l’image de nos enfants et de l’espoir qu’ils portent. Un livre simple et sympathique.

Eugène Le Moult

  • Eugène Le Moult. Mes chasses aux papillons. De Natura Rerum. Klincksieck. 1955/2015. 373p.

Le récit d’une vie consacrée à chasser et collectionner les papillons et autres insectes. On découvre un monde d’érudits, collectionneurs, aventuriers, envoyant à travers le monde des chasseurs (dont certains sont morts mangés par les cannibales !), où de riches escrocs sous-payent leurs petites mains, où sévissent concurrence, science et jalousie…  L’auteur a longtemps vécu en Guyane où il a fait chasser pour lui des bagnards. Il en est revenu avec la plus grande collection d’insectes du monde, dans son cabinet parisien. C’est un livre facile à lire, intéressant, sans être émouvant ni bien écrit. Il témoigne d’une époque (début du 20ème siècle) où l’entomologie était déjà bien avancée, peut-être plus vivante qu’aujourd’hui… et où à aucun moment ne pointe l’idée d’une nature épuisable… Les captures se comptent en millions d’individus, sans la moindre mauvaise conscience. Heureux temps de l’abondance !

John Muir

  • John Muir. Célébrations de la nature, José Corti, coll. Domaine Romantique, 2011, 349p.

John Muir n’était pas, paraît-il, un écrivain. Mais un homme d’action qui écrivait, et sa production est bien plus captivante que bien des livres d’écrivains patentés. Il s’agit là d’un recueil d’articles parus ici ou là, sur les séquoias, l’écureuil de Douglas, la laine sauvage et encore et toujours le Yosemite. Il y a là le souffle irrépressible de la passion et de l’enthousiasme, chez cet homme qui a passé des années à explorer les mille facettes de sa sierra ; et l’on ne peut qu’être entraîne dans ce livre des merveilles, où surviennent des événements extraordinaires : une nuit au milieu d’un incendie, réfugié dans un séquoia creux, un lac si pur que l’on entre dedans sans voir l’eau, un lac gelé où la glace est comme une vitre, etc etc. Mille explorations périlleuses, assumées et assurées totalement, dans une frugalité absolue, grâce à l’amour de ces lieux et une insatiable curiosité. Infiniment plus que Thoreau, Muir me semble le père du Nature Writing, par son dynamisme, son mouvement perpétuel, ses grands espaces… Ce regard est proche de nous par bien des thèmes : l’amour combiné de la grande nature et des petites merveilles (le cincle, l’écureuil), la volonté de la préservation, la vision de la nature mêlant un peu d’utilitarisme, beaucoup de connaissances et énormément d’amour et de beauté gratuite. Quel homme et quels textes !

  • Eugène Nicole. Le silence des cartes. Editions de l’Olivier. 2016. 147p. 

Ce livre est classé dans la catégorie « poésie », mais il est assez atypique : des poèmes souvent constitués de phrases coupés mots à mots, mots les uns au-dessus des autres, et des récits entremêlés.

Tous ces textes racontent les souvenirs de ce natif de Saint-Pierre, exilé dès l’adolescence en métropole, puis aux Etats-Unis (il vit à New-York et est un grand spécialiste de Proust). Eugène Nicole écrit depuis des années (décennies ?) une œuvre monumentale sur son île – l’œuvre des mers. Dans ce recueil, il a posé des textes plus intimes, généralement des souvenirs d’enfance. Qui parlent d’un petit pays isolé (années 50, et même avant), d’une communauté où tout le monde se connait, où tout est exotique – le marchand de journaux qui n’a de journaux à vendre qu’après le passage du bateau d’Australie… La mer est présente, par les bateaux qui vont et viennent, ne serait-ce que pour partir en villégiature à Langlade, sur l’île voisine. Une mer dure et froide, où l’on ne se baigne pas. On devine à peine les tourbières et la terre, petite, mais que Géoportail me fait découvrir diverse (il y a même une rivière !).

Assez peu tournée de façon explicite vers la nature, mais stimulant et plaisant sur la forme, le sujet et le fond.

Dan O’Brien

  • Dan O’Brien. Wild Idea. Des bisons à la terre et de la terre aux bisons. Traduit de l’américain par Walter Gripp. Gallimard / Folio. 443p.

La suite des bisons du cœur brisé. Dan O’Brien achète un nouveau ranch où il pourra étendre son élevage de bisons, sur des terres immenses et sur les terres du gouvernement. Dommage qu’il explique peu l’objectif de restauration écologique de la prairie (quels résultats ? quelles espèces ?). A part cette petite frustration, ce livre est passionnant et fascinant. Il est sacrément tonifiant de découvrir ce type de 60 ans et plus se lancer dans une aventure humaine et industrielle, la fabrication d’une « moissonneuse à bisons », lancer ses chiens et son gerfaut blanc à la recherche du tétras à queue pointue. Voilà un homme vraiment solide et complet, vivant une vie magnifique, pourtant si dure dans un pays si dur. La classe !

Redmond O’Hanlon

  • Redmond O’Hanlon. Au cœur de Bornéo. Petite bibliothèque Payot / voyageurs. 1984/1988. 316 p.

Un naturaliste grassouillet et un poète plus tous jeunes, tous deux anglais, décident on ne sait trop pourquoi d’aller au cœur de Bornéo, gravir une montagne et chercher d’hypothétiques rhinocéros. Avec leurs guides Ibans, ils remontent un fleuve bien entendu entrecoupés de rapides, noyé dans une jungle infestée d’insectes en tous genres, et hantée par les mystérieux Ukits, les indigènes « sauvages ». Leurs aventures sont contées, bien entendu, avec un réjouissant humour british. C’est un Bornéo des années 1980 qui est décrit, encore sauvage et empli de merveilles naturelles, mais déjà attaqué sur les franges par les forestiers, et vidés en son cœur par les chasseurs. Drôle et triste à la fois, in fine.

Ota Pavel

  • Ota Pavel. Comment j’ai rencontré les poissons. Traduit du tchèque par Barbora Faure. Editions Do. 1971/2016. 226p.

Ce classique de la littérature tchèque raconte en de courtes histoires la vie d’une famille juive tchèque, entre avant-guerre, la guerre et ses persécutions, puis le communisme. L’histoire du père de narrateur, fantasque vendeur et pêcheur donquichotesque, qui pourrait se glisser dans les pages d’Albert Cohen… Mais ce livre est surtout celui d’une rivière et des rivières, de leurs poissons et de l’art de les capturer. C’est un livre formidable d’humanité, de malice, d’amour des eaux et des gens. Un régal !

 

 

 

Grey Owl

  • Grey Owl. L’arbre. 1937/2010. Editions Souffles. Collection Arbres de vie. 56p.

L’histoire d’un arbre – un pin – entre montagnes et plaine américaine, depuis l’ouest vraiment sauvage des indiens jusqu’au monde contemporain ivre de profits. De la littérature édifiante et poussive, mais étonnante par quelques aspects. D’abord, la longueur de l’histoire : 650 ans ! une histoire de vie d’arbre, en Europe, nul n’aurait l’idée de lui faire atteindre un tel sommet ! et puis la date de parution – 1937, déjà ancien pour un écrit franchement écolo, d’un drôle d’aventurier anglais mythomane, qui se rêvait indien.

Arto Paasilina

  • Arto Paasilinna. Le lièvre de Vatanen. Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail. Folio, Denoël. 1975/1989. 236p.

Lecture de mon premier Paasilinna, lu il y a 20 ans ou plus j’imagine. Je n’en avais pas un souvenir ébloui, peut-être parce qu’on m’en avait trop dit de bien, que Christophe Lambert (!) avait incarné Vatanen à l’écran… Et bien, cette redécouverte (2015) fut un plaisir, et ce livre est sans doute l’un de ses meilleurs, en tout cas il n’a pas ce syndrome typique du livre paasilinen qui aurait dû être bien mais qui est plutôt raté, un peu bâclé. Celui-ci une sorte de livre à sketchs, décrivant les aventures d’un journaliste qui prend la fuite de sa vie ordonnée à travers la Finlande avec un lièvre recueilli au bord d’une route. C’est un livre étonnant par son argument et sa structure, drôle par ses situations, chaleureux dans sa vision du monde. C’est une histoire humaine, mais qui se passe très souvent dehors (histoires de bucherons, de marais, d’incendies…), en compagnie de bêtes inoubliables (le lièvre, un ours trop goulu, un corbeau rusé et affamé…). Ce n’est pas de la nature de bisounours (chasse and co) ; c’est la vie dans le nord. Formidable !

  • Arto Paasilinna. Le dentier du maréchal, madame Volotinen et autres curiosités. Traduit par Anne Colin du Terrail. Denoël/Folio. 1994/2016/ 249p.

Paasilinna nous raconte l’histoire de Volomari et Laura Volotinen, un couple pittoresque, et surtout, au fil des chapitres, l’histoire des objets qu’ils collectionnent tout au long de leur vie. Véritable slip de Tarzan, chapka de Lénine, bâillon de hakkapeliste ou refroidisseur d’Ecrémillon, chaque objet a été obtenu à l’issu d’aventures abracadabrantes ; ils racontent à leur manière l’histoire de la Finlande et de ses relations avec le reste du monde. A travers une chasse à l’ours ou quelques aventures entre lacs et forêts, on trouve aussi dans ces pages le lien fondamental des finlandais avec leur dehors.

Ota Pavel

  • Ota Pavel. Comment j’ai rencontré les poissons. Traduit du tchèque par Barbora Faure. Editions Do. 1971/2016. 226p.

Ce classique de la littérature tchèque raconte en de courtes histoires la vie d’une famille juive tchèque, entre avant-guerre, la guerre et ses persécutions, puis le communisme. L’histoire du père de narrateur, fantasque vendeur et pêcheur donquichottesque, qui pourrait se glisser dans les pages d’Albert Cohen… Mais ce livre est surtout celui d’une rivière et des rivières, de leurs poissons et de l’art de les capturer. C’est un livre formidable d’humanité, de malice, d’amour des eaux et des gens. Un régal !

César Pavese

  • César Pavese. Histoire secrète. 1946/2008. Gallimard Folio. 109p.

Trois nouvelles légères, pleines de subtilité, de douceur et d’humanisme. Des textes lumineux, marqués par l’enfance et l’amour des humains, mais aussi des paysages – le fleuve, la campagne ou les bois. Un grand auteur.

Doug Peacock

  • Doug Peacock. Mes années grizzlis – Albin Michel. Terres d’Amérique.1990/2000, 357 p.

Après des années de Vietnam, un homme a besoin de « quelque chose de plus fort que lui » pour revenir au monde. Ce quelque chose, c’est le grizzli, qu’il cherche et côtoie, toujours plus près, à Glacier National Park ou au Yellowstone. Ce qu’il cherche dans les ours ? la force d’une nature sans l’homme surtout semble-t-il, lui qui se cache au passage d’un avion dans le ciel, de peur d’être repéré. Edward Abbey a, dit-on, tiré de Peacock  son héros de la clé à molette ; ça n’a rien d’étonnant et celui-ci n’hésite pas à un peu de sabotage pour préserver, sans espoir, un peu de son Ouest sauvage. Peacock est un vrai nature writer. Il ne cherche pas un style littéraire ( ?) mais simplement raconte sa vie. Il pêche et roule en jeep. Il connaît très bien la faune et la flore américaine, de l’Alaska à la mer de Cortès, sans être naturaliste : il est dans la nature et c’est tout. Il est humain et américain, aime la cuisine et le vin. Et, je crois que c’est typique de ces gens-là, il n’a pas peur – et cherche – la solitude : camper seul, loin des humains et près des ours…

Oscar Peer

  • Oscar Perr. Coupe sombre. Traduit du Romanche par Marie-Christine Gateau-Brachard. Zoe Poche. 1978/2020. 117 p.

Ce livre court et dense est en quelque sorte « Le vieil homme et la forêt » : à 65 ans, Simon ans rentre au village après 3 ans de prison pour avoir tué un homme lors d’un accident de chasse. Parce qu’il ne sait que travailler, parce qu’il lui reste des forces, parce qu’il voudrait montrer ou dire quelque chose aux habitants du village, il accepte une coupe impossible pour un homme seul : un morceau de forêt à abattre là-haut, juste sous les rochers. Il travaille, se frotte à l’âpreté des hommes et de la montagne, se souvient de ses bonheurs passés, retrouve quelques moments heureux avec un enfant ou une femme. Il mène une course contre l’hiver qui s’approche… Ce livre tout simple, écrit dans une langue sans effet, restitue magnifiquement un pays, une époque, une société et un homme. Un très beau livre.

Saint-John Perse

  • Saint-John Perse. Sécheresse. Babel éditeur. 1974/1997. 16 p.

Le dernier poème connu de Saint-John Perse. Fidèle à lui-même, lyrique, magnifique et incompréhensible ! Un poème comme un film d’anticipation, récit de lieux et de temps de nous inconnus, terribles et beaux, vivants et morts… Le poète nous emporte, je ne sais pas où, mais mon tréfonds de moi, peut-être le sait il… Voilà un poète précis, qui sait ce que les mots du vivant veulent dire… le grand if, la huppe et la puce des sables dans son varech, tous existent de façon exacte et authentique.

Jean Pliya

  • Jean Pliya. L’arbre fétiche. Editions CLE. 1971/97. 90 p.

Quatre nouvelles venues du Bénin. Un livre venu du sud, c’est aussi (parfois) quelque chose de concret : un livre dont les pages sont en désordre… Une fois remises en ordre, quatre histoires d’une Afrique post-coloniale, entre modernisme des éduqués et monde d’autrefois. On rencontre un arbre fétiche menacé par le percement d’une route, un hibou messager d’une sorcière maléfique. Une Afrique pauvre et généreuse, également, où l’on rencontre des riches généraux et des pauvres prêts à tout donner ce qu’ils ont pour passer du don au partage. Un petit livre brut et attachant.

Catherine Poulain

  • Catherine Poulain. Le grand marin. Ed de l’Olivier. 2016. 373 p.

Un roman semble-t-il très autobiographique, l’histoire d’une jeune rebelle fuyant son Manosque natal pour l’Alaska, où elle part pêcher et où elle rencontrera « le grand marin ». Le début du livre est fort, avec une écriture percutante de phrases très courtes, qui dit bien ces personnages durs qui se donnent corps et âme à l’action. Les pages sur les bateaux sont prenantes et convaincantes – on imagine cette vie intense, épuisante, puante, obsédée par l’effort et le rêve de fortune, qui s’échappera probablement. Avec un seul instant de grâce, la rencontre de la beauté des baleines. Le livre s’écoule ensuite sur les quais et les bars du port de Kodiak, où les pêcheurs valeureux redeviennent des loques humaines, paumés et perdus dans l’alcool et la drogue. On comprend bien cette face de leur vie, mais, comme les personnages, on s’ennuie ferme ! Dommage.

Ce livre est intéressant aussi parce qu’il montre une île Kodiak peuplée d’hommes, où les ours sont presque légendaires et invisibles, une mer féroce peuplée de poissons magnifiques et gigantesques, tels ces flétans plus gros que l’auteur, qu’il faut prendre à bras le corps pour les hisser sur la table à découper. Une fois de plus, on se dit qu’il ne faudrait pas manger de poissons sans avoir une pensée pour ces hommes et ses femmes qui nous les ont procurés…

Richard Powers

  • Richard Powers. L’arbre monde. Cherche midi. Traduit par Serge Chauvin. 2018. 530 p.

C’est entendu : ce livre est un chef-d’œuvre. Du moins si j’écoute toutes les critiques que je lis. C’est en effet un livre monumental, ambitieux, qui retrace quelques siècles de relations entre les humains et les arbres, dans toute leur diversité. Livre construit habillement sans doute, tressant l’histoire de la vie de huit personnages, et de bien d’autres. Livre érudit, plein d’informations botaniques et d’observations psychologiques. Et pourtant, je ne l’ai pas complètement apprécié… Surtout sans doute parce que je crains les gros livres, et ceux dont on parle trop. Mais aussi parce que j’ai trouvé ce livre touffu, voire bavard, et que je ne me suis pas senti au fil de pages en empathie avec les personnages et en immersion dans la forêt…

Annie Proulx

  • Annie Proulx. Nouvelles histoires du Wyoming – Grasset – 2007. 308 p.

Un recueil de nouvelles racontant des histoires de vie des habitants du Wyoming. On peut se dire qu’il va s’agir du millième livre interchangeable, pleine d’histoires de cow-boys modernes. Oui, bien sûr, il y a des cow-boys pleins les pages, des histoires de chevaux, de clôtures, de vies aventureuses et tourmentées. Et c’est très bien, parce que c’est formidablement bien construit et écrit. L’espace et la nature sont là en majesté, décor grandiose (les alentours du Yellowstone), animaux (antilopes très présentes, les loups…) ; comme une sorte de littérature du terroir où le terroir serait l’ouest américain… Mais il y a d’autres éléments passionnants. Le moindre n’est pas de voir apparaître l’humour ici, avec un voisinage avec Jorn Riel ou Sepulvéda. Même cause, même effets : la nature dure et les espaces immenses génèrent des gens extraordinaires que l’on pourrait qualifier de fous sous les latitudes plus rationnelles (les habitants d’un village qui se prennent de la passions des tubs, jusqu’à s’imaginer missionnaires en cuisson chez les anthropophages…). Et, découlant de ce qui vient d’être dit, il y a l’irruption du fantastique, guère présent dans l’Amérique matérialiste si je ne me trompe. Un ranger fait disparaître les braconniers… dans une marmite du diable ouverte dans le sol ! Génial !

  • Serge Quadruppani. La disparition soudaine des ouvrières. Folio policier. 2011. 238p.

Un polar un peu écolo : des meurtres entre apiculteurs et firmes mosentesques, dans les Alpes piémontaises. Ce n’est pas désagréable à lire, mais ça ne va pas chercher bien loin. C’est un mélange d’un peu tout ce que l’on pourrait penser trouver ici : groupes d’apiculteurs activistes, services secrets au secours du grand capital, savant fou, argument pseudo scientifique sur le syndrome d’effondrement des colonies, etc. Pas franchement inoubliable.

Dominique Rameau

  • Dominique Rameau. Sanglier. Biophila. 2017. 120p.

Une jeune femme arrive pour une semaine de vacances dans une maison vide d’un hameau déserté du Morvan. Sa patronne notaire l’a envoyée là dans une période de sous-travail. Dans quel but ?  Elle découvre ce pays, la vie qui l’entoure et les habitants des environs.

C’est un livre simple-peut-être un peu jeune, mais qui porte de bien belles choses. C’est un livre de nature à mille mille du Nature Writing. Ici la nature est faite de fleurs et d’herbes, d’oiseaux nommés approximativement. Il ne s’agit pas de décrire en érudit, mais d’entrer dans un monde de sensations – marcher pied nu, en baskets ou en bottes, de jour et de nuit, offrir son corps nu au soleil ou à la lune, se piquer aux ronces, avoir peur ou être empli de bonheur. C’est un livre sensuel, et c’est rare et formidable !

 

Charles Ferdinand Ramuz

  • Charles Ferdinand Ramuz. La grande peur dans la montagne. 1925/1968. Le livre de poche. 185 p.

Robert Hainard, je crois, était un fervent admirateur de Ramuz, son compatriote. Pourtant, il n’y a guère d’animaux ici, dans ce récit d’un temps où sans doute chamois, bouquetins et marmottes étaient devenus rarissimes à force d’avoir été chassés. Mais c’est une autre face de la nature qui est présente, personnage central de ce livre. L’étagement altitudinal de la montagne est ici une clé de l’histoire, le pays doux d’en bas, les vires et les gorges qui donnent accès au « mauvais pays » d’en haut, avec d’abord les forêts, puis les alpages et enfin le pays sans vie des roches et des glaces. Cet univers devient le cadre d’une légende terrifiante dont je parle avec un frison sur la peau : que peut-il advenir lorsque l’on défit la montagne en osant revenir exploiter le pâturage maudit de Sasseneire ?

On pourrait croire que c’est du Giono montagnard mais c’est autre chose, moins fin psychologiquement peut-être, mais plus ancré dans le temps des histoires et dans la peur des hommes face à cette nature écrasante.

  • Charles Ferdinand Ramuz. Chant des pays du Rhône. 1925. Le roseau d’or.

Un compte-rendu rédigé trop tard après la lecture, ça ne pardonne pas… Il me reste le souvenir d’un texte poétique, descriptif et empathique, sur un pays que je n’ai pas cherché sur la carte. Je comprends que Ramuz englobe dans les pays du Rhône le lac et ses abords, ce qui n’est pas inintéressant – nous avons tendance à oublier cette vérité simple. Et puis, c’est avant tout le pays des hommes, qui cultivent la vigne et qui toujours travaillent.

…seconde lecture, un peu plus tard. Un texte qui souhaite faire l’unité des rhodaniens, du Valais à la Méditerranée, mais qui parle bien peu du Rhône très amont – du Rotten alémanique s’entend. Un texte ample et beau, qui voit le Rhône et la mer dans le lac, et place la vigne au centre des pays du Rhône.

  • Charles Ferdinand Ramuz. Montée au Grand Saint-Bernard. Séquences. 1931/1990. 44p.

En juillet 1930, Ramuz et trois amis montent en voiture au col du Grand Saint-Bernard, perché à près de 2500 m entre Valais et val d’Aoste italien. Ce court récit, simple et alerte, est assez remarquable à bien des titres. Il raconte un voyage géographique, sur un parcours et dans une région, où l’on passe très vite « de l’Italie au Groenland », des bords du Rhône aux déserts alpins. Il raconte aussi un voyage dans le temps. Le col était un lieu de passage vital et dangereux, où des religieux (et leurs chiens) aidaient les voyageurs en difficulté ; Napoléon y passe vers sa campagne d’Italie ; il est en 1930 le but d’un pèlerinage d’un nouveau genre : l’excursion touristique, avec son lot de vacuité et de ridicule. On rencontre encore dans ces pages d’autres marques du temps, avec une description du voyage en voiture pleine de la fraîcheur de la découverte d’un moyen de déplacement alors merveilleusement moderne (l’auteur compare la force du Rhône et la puissance du moteur…) ; et quelques signes d’un air du temps moins réjouissant (les gardes-frontières fascistes interdisent la prise de photographies d’un lieu jugé stratégique). Et c’est enfin un voyage mental, un « pèlerinage » vers le désert de la montagne.

Ron Rash

  • Ron Rash. Séréna. Editions du Masque. 2008/2011. 404 p.

Un composé à 75% thriller – 25 % nature writing ? L’histoire d’une superwomen du mal qui rêve de puissance en écrasant les autres, pour se bâtir un empire d’exploitation forestière. La pincée de nature writing vient de ce cadre : le ravage des Smocky Mountains dans les années 1923 ou 30, tandis que quelques disciples de John Muir ou Thoreau tentent d’arracher quelques espaces pour en faire un parc naturel. On ne sent pas trop le souffle de la nature dans ce livre, mais la grande sauvagerie d’une certaine Amérique encore bien vivante…

Au final, un thriller très efficace et une sacrée héroïne, dont le souvenir est présent en moi des années après cette lecture.

  • Ron Rash. Le chant de la Tamassee. Traduit par Isabelle Reinharez. Seuil. 2016. 232p.

Dans le sud des Appalaches, dans le pays de Délivrance, la Tamassee est une rivière sublime et préservée, récemment dotée d’un label à ce titre. Mais la rivière garde dans l’un de ses rappels le corps d’une fillette noyée. Que faire ? Laisser l’enfant à la rivière ? installer un barrage pour récupérer le corps ? La narratrice, une enfant du pays, vient couvrir l’événement en tant que photographe, en compagnie d’un journaliste.

Le roman réunit toutes les relations à la rivière : les « rats d’eau » écolos, le promoteur à l’affût d’une plus-value, l’ingénieur en barrages mobiles, les paysans peu protecteurs… C’est une bonne histoire écrite par quelqu’un qui sait raconter des histoires, mais il manque quelques choses à mon goût. Et d’abord, de vraiment décrire la rivière, la grande absente de ce livre 100% humain !

  • Ron Rash. Un pied au paradis. Editions du Masque. Le livre de poche. Traduit par Isabelle Reinharez. 2002/2009. 316p.

Dans les Appalaches du sud des années 50, un couple d’agriculteurs n’arrive pas à avoir d’enfant… Le point de départ d’un roman à plusieurs voix (le shérif, l’homme, la femme, le fils…) qui parle de dureté de la vie rurale, de vengeances, de presque sorcière, de forêts et de rivières, un petit monde qui disparaîtra sous les eaux d’un barrage. C’est la première fois que le lien (revendiqué) entre Ron Rash et Giono me semble flagrant. Les thèmes, les histoires humaines plantées dans un terroir.

Jean Raspail

  • Jean Raspail. Adios, Tierra del Fuego. Albin Michel. 2001. 383p.

Une encyclopédie humaine d’un monde presque vide d’hommes ? Un recueil de contes qui sont peut-être bien des vérités ? Une fenêtre ouverte sur les quarantièmes rugissantes ? Tout cela, et un peu plus.

Ce livre foisonnant raconte la terre de feu et le sud de la Patagonie à travers les histoires de ceux qui y vécurent, indiens des canaux ou indiens des terres, pêcheurs, aventuriers, soldats, jusqu’à sa Majesté Orélie-Antoine, le roi fou de Patagonie. Ce livre est passionnant, et il est passionnant aussi parce qu’il parle de la nature sans presque la décrire. On la saisit par la dureté de la vie des indiens, par l’aventure du Roi qui prend possession d’un pays encore sans souveraineté à la fin du 19ème siècle. Par les histoires de bateaux allemands cachés pendant la guerre dans des chenaux ignorés des cartes anglaises… Quel pays !!

  • Jean Raspail. Pêcheurs de lunes. Qui se souvient des hommes… J’ai Lu. 1990. 250p.

Jean Raspail a passé quarante ans à la recherche des peuples disparus, ou en voie de l’être. Ce livre est une sorte de jeu de piste où le joueur, cousin de Corto Maltesse, arrive souvent après la bataille, pour enterrer le dernier représentant de je ne sais plus quelle tribu indienne, ou frôler une histoire d’amour avec une belle aïnoue condamnée à un fin de vie d’attraction touristique. Ce livre est riche d’histoires étonnantes, d’une fringale de vie et d’aventures ; c’est bien plaisant ! Et pourtant, un peu superficiel, presque vain. On n’apprend pas grand-chose sur la vie de ces gens, leurs pensées, leur environnement. Mais ça donne envie d’en savoir plus, et de reprendre le fil…

Don Rearden

  • Don Rearden. Un dimanche soir en Alaska. Fleuve éditions. 2015. 415p.

Un livre fractal… 400 pages sur un après-midi étendu à l’envie, ou un chapitre peut traiter de quelques fragments de temps, tel l’envol du DJ Jo Jo, après que son vélo ai coincé sa roue, vers un lac des plus glauques qui soit… Dans cette après-midi est toute l’Alaska de l’arrière-pays : un petit groupe d’autochtones (les tupiks), isolés, pauvres et paumés entre alcool et violence, mais une fois de plus, tellement attachants. D’autant qu’ils vivent un événement majeur, l’évacuation forcé de leur village immémorial menacé par la fonte du permafrost, vers une île refuge. Comment vivre un tel bouleversement ? comment faire quelque chose de bon d’un tel drame ? comment changer soi-même et changer son regard sur les autres ?

C’est un petit peu trop « fleur bleue », mais c’est tellement empathique, contemplatif et trépidant. J’ai adoré ! La nature n’est pas présente en elle-même, mais elle isole et forge ces gens, les endurcit, leur offre la survie et la mort.

Ray le dealer, Dennis – dit « l’embrouille », Eli, l’ancêtre, Auggie, le pilote sensible, Junio, l’enfant ornithologue, Angélic, la gamine amoureuse, Happy le simple d’esprit, Tim, le militaire fragile…

Elisée Reclus

  • Elisée Reclus. Histoire d’un ruisseau. Actes sud / Babel. 1869 / 1995. 213 p.

Elisée Reclus se voit commander un livre de vulgarisation sur les cours d’eau, et il nous livre un texte indéfinissable, pédagogique sans doute, mais bien plus que cela. C’est une ode à la nature et à sa beauté, au cycle de l’eau et de nos vies. On se sent ici dans un univers incertain ; les prémisses de l’écologie sont là, par le plaidoyer pour le respect de l’eau et du sauvage, comme par la vision holistique des choses ; c’est un texte social surtout peut-être, écrit un an avant la Commune où Reclus s’impliquera – ce qui le conduira à l’exil, clamant le besoin de justice et de liberté. Et c’est aussi – et c’est ce qui est le plus daté, un livre optimiste, dont l’auteur décrit le futur radieux que la science permettra de créer demain pour le bonheur de tous. On notera ici un brin de contradiction, sinon de naïveté, puisque ce futur consistera à maîtriser résolument la nature pour le bienfait de tous. Mais cela mis à part, voilà le texte puissant et attachant d’un penseur que l’on imagine sympathique, érudit, poète, voyageur, ancré dans son village et aventurier à ses heures, peut-être bien cousin de Thoreau et de Stevenson.

  • Elisée Reclus. Histoire d’une montagne. Babel / Actes sud. 1880/1998. 227p.

Banni de la société des hommes après la commune de Paris ( ?), Elisée Reclus part vivre dans un chalet de montagne durant de longs mois. Il en ramène non un récit de voyage mais un ouvrage littéraire et pédagogique, présentant la géologie, l’écologie et l’humanité des montagnes. C’est passionnant de curiosité, stimulant d’humanité et d’optimisme, élégant dans son expression, même si j’y ai trouvé moins de force et de magie que dans l’histoire du ruisseau. Un peu plus daté, peut-être ?

  • Elisée Reclus. Les Alpes. Avec des textes de James Guillaume et Charles Perron. Edition établie par Alexandre Chollier et Frederico Ferretti. Feuilles d’herbe. Editions Héros-Limite. 2015, 152p.

Un livre étrange, puisqu’il s’agit d’une compilation de 5 ou 6 textes, écrits par Elisée Reclus (la moitié ?) et par deux autres auteurs. Il s’agit donc d’un recueil sur l’analyse des Alpes par des géographes du 19ème siècle.

J’en retiendrai surtout une tonalité, une ambiance. L’image d’une confrérie de savants curieux, pleins de vie et d’énergie, qui arpentent les montagnes à la recherche de l’origine glaciaire des roches polies ou d’autres énigmes à résoudre. Reclus est empathique envers ses frères humains, mêlant géographie et utopie – quand les grands tunnels des Alpes uniront les peuples.

Voilà donc un temps et des gens bien sympathiques.

Patrick Reumaux

  • Patrick Reumaux. Chasses fragiles ; un flâneur parmi les herbes. Phébus 1997, 136p.

Une note de lecture écrite un peu tard, un mois après la lecture de ce livre dans l’avion du Spitzberg… une note bien peu précise, donc.

Du nature writing à la française ? l’auteur est une sorte de naturaliste un peu improbable, spécialiste de champignons, de plantes et de quelques insectes. Plutôt collectionneur de raretés qu’écologue ou protecteur de la nature. Et, en bon écrivain français, plein de culture, d’esprit, avec un rien de condescendance pour tous ceux qui n’aiment pas la nature comme lui. Mais soyons juste, c’est bien écrit et intéressant !

Jorn Riel

  • Jorn Riel. Un gros bobard et autres racontars. 1986/2002. 10/18. 153 p.

J’ai peut-être trop lu de racontars, trop aimé les lire et les relire… J’ai bien aimé celui-ci, un peu las, comme lorsque l’on refait pour la millième fois la promenade adorée qui ne nous étonne plus.

C’est sans doute injuste et l’on retrouve ici toute la truculence de l’auteur et toute la folie du grand Nord. Et une fois de plus, on découvre « le rire des confins », cet humour qui vient à mes yeux de la confrontation avec la dureté extrême de ce monde. Quand on survit, on peut en rire ! Quelques images : un phoque barbu utilisé comme bouchon pour colmater un trou dans la coque de la Vesle Marie, une expédition des joyeux alpinistes gâchée par je ne sais plus quel pied nickelé qui leur récupère et leur rend malgré eux la plaque qu’ils avaient laissée au sommet, etc… savoureux !

  • Jorn Riel. Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars. 10/18. 1996/2009. 214p.

Les racontars qui narrent le devenir des chasseurs après qu’ils aient été évacués du nord-est du Groenland pour y créer un parc national… ouf, aucune allusion anti écolo ! Et des histoires aussi plaisantes que d’habitude, plus humaines – logique, étant donné le caractère hautement civilisé du sud de la grande île…

  • Jorn Riel. Une vie de racontars. Livre 1. Gaïa. 2012. 139 p.

Jorn Riel nous offre un récit de sa vie sous forme de racontars, c’est-à-dire d’histoires où la réalité n’est sans doute pas tout à fait absolue – certaines anecdotes se retrouvent d’ailleurs à l’identique dans les histoires dites vraies et celles dites fausses… (le pot de chambre à décongeler sur le poêle…). Mais il s’agit surtout de pointillés de vie : 30 ou 35 ans de vie extraordinaires narrés en 15 histoires, c’est affreusement elliptique et frustrant ! On en demanderait dix fois plus et cela ne nous suffirait sans doute pas. Parce que cette vie a été manifestement d’une richesse extraordinaire, dès l’enfance, mais surtout dans ces 15 années groenlandaises, à être dans tous les coups, toutes les expéditions, seul ou avec son comparse inuit. Dans cette nature incroyablement dure, mais tellement belle, grande, terrain de jeu qu’elle est acceptée sans peine. D’autant plus que les habitants de cette terre, animaux mais surtout humains, sont terriblement attachants. Toujours avec humour, bonheur, et autodérision.

Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre le second tome, qui nous surprendra sans doute plus, puisqu’il raconte sa vie après le Groenland, que nous connaissons bien peu.

  • Jorn Riel. Une vie de racontars. Livre 2. Gaïa. 2013. 144 p.

Et non, ce livre est encore surtout basé au Groenland, décidemment le pays du cœur de Jorn Riel. C’est toujours extraordinaire, décoiffant et savoureux à souhait, mais aussi un peu nostalgique, lorsqu’il assiste au déclin du monde eskimo – base de Thulé et alcoolisme. Et on file tout de même vers le sud-est, la Suède d’un fragment de vie « normale », la Nouvelle-Guinée de l’âge de pierre ou la Thaïlande interlope. Et l’on continue d’être fasciné par ce type aux milles vies, aux deux milles compétences, aux dix mille frères et sœurs du monde entier. Chapeau, vieux Jorn !

 

Tom Robbins

  • Tom Robbins. Même les cowgirls ont du vague à l’âme. Gallmeister – Totem. 454 p. 1976/2010.

« Le meilleur roman issu de la contre-culture américaine », disait la quatrième de couv. Je ne sais pas si c’est vrai, ni ce qu’est vraiment la contre-culture. Ce que je sais, c’est que ce roman est déjanté, créatif, ludique, et toutes sortes de choses. L’héroïne (je dirais plutôt, la LSD) est Sissy, jeune femme affublée de pouces gigantesques et de ce fait plus grande auto-stoppeuse américaine. Mais ce n’est que la faire valoir d’une sacrée galerie de portraits, de la Comtesse, vieux magnat qui finit gaga, à la reine des cowgirls, Bonanza Jellyben ( ?), en passant par le fameux Chinetoque – vieux bouc ricaneur et sage qui apprit tant au contact du peuple de l’horloge… Et puis, il y a des guests stars inattendues, l’unique bande de grues blanches américaines qui jouent un rôle clé dans l’histoire, depuis leur halte au cœur du Dakota du sud. Comme quoi, même un écrivain flyé, lorsqu’il est américain, est absolument pointu en ornithologie et résolument amoureux des prairies et de leurs hôtes !

  • Tom Robbins. Un parfum de jitterbug. Gallmeister – Americana. 443 p. 1984/2011.

Une saga époustouflante développée sur 1000 ou 2000 ans, entre Himalaya, Paris, la Louisiane et bien-sûr Seattle. L’histoire de la quête de l’immortalité et du parfum parfait, menée par l’ex roi Alobar, en compagnie de toute une clique, serveuse de tacos chimiste géniale, mémé parfumeuse des bayous, gourou pas trop méchant, nez professionnel au masque de baleine… et de nombreuses et indispensables betteraves rouges – le seul aliment qui conserve sa belle couleur durant son passage dans un tube digestif.

Et puis, personnage important, plus ou moins invisible, mais jamais inodore, le vieux Dieu Pan, dieu de l’amour de la vie, du sexe et de la nature, révolté contre l’uniformisation de notre monde, à pattes et cornes de bouc. Pauvre vieux dieu tué par le progrès et transformé en Diable par les curés.

  • Tom Robbins. Une bien étrange attraction. Gallmeister – 392 p. 1971/2010.

Amada, une sorte de gitane amateure de transe et son mari John Paul Ziller, sorcier musicien en pagne, créent au bord d’une route du Montana un bar sans café, zoo sans autres animaux que des puces apprivoisées. Et leur pote Plucky Purcell, tête brûlée cousin de la Clef à molette, qui infiltre par inadvertance un commando secret du Vatican… C’est plus linéaire que les Cowgirls, moins génial (trop « normal » ?) mais sympa tout de même. Et, très en arrière-plan, on sent cet auteur amoureux d’un ouest américain rebelle, humide et terriblement sympathique. 

 

Claude Roy

  • Claude Roy. A la lisière du temps. NRF Gallimard. 1984. 203 p.

En écrivant ces mots, je découvre que j’avais déjà lu ce recueil. J’y avais trouvé un chevreuil, un oiseau chanteur (« il n’y a pas de preuve de l’existence du loriot, sinon son chant »). Cette fois, je trouve plus encore, un poète de grande finesse, élégance, délicatesse envers les choses et les êtres. Qui prouve une fois de plus que les poètes sont les premiers à être en empathie universelle, humaine et naturelle.

Sur la forme, il y a là une forme de légèreté, pas étrangère sans doute à l’amour de l’auteur pour l’extrême orient. Et puis, certains de ces poèmes ont été écrits à l’hôpital, peu après la découverte d’un cancer du poumon ; ils n’en n’ont que plus de valeur.

Une belle plume, et sans doute une belle âme.

Gabrielle Roy

  • Gabrielle Roy. La rivière sans repos. Boréal Compact. 1970/2004.245 p.

L’une de nos hôtes Servas de Montréal nous a offert ce livre, en parlant de littérature québécoise. C’est d’ailleurs curieux que les livres que j’ai lu à cette période (Jean Désy, Un thé dans la toundra) ne soit pas des livres du Québec « normal », mais des livres du Nord. Comme si le souffle littéraire et poétique du Québec se trouvait là-haut…

Ce livre se déroule vers la baie d’Ungava, dans les années 1960 (?), à la fin de la culture inuit « libre » et au début de la « modernité ». Il y a au départ trois nouvelles délicieuses qui racontent l’intrusion de la modernité chez ce peuple simple, joueur et malicieux. L’arrivée de la médecine : pourquoi donc envoyer une vieille femme malade se faire soigner au sud alors qu’il est tellement plus naturel de la laisser mourir ? Le destin d’un fauteuil roulant égaré par ici. Et l’arrivée du téléphone, donnant lieu à des scènes tellement cocasses, évidemment cousines de Jorn Riel.

Et puis un roman, l’histoire d’Elsa et de son fils Jimmy, né de l’union fugace avec un GI. Un texte un peu maladroit je trouve, mais poignant – quel destin que celui d’un garçon entre deux mondes, vraiment à sa place dans aucun.

Voilà, un livre imparfait mais touchant, rendant tellement sympathique ce petit peuple perdu dans un paysage austère, sans arbre, sans intimité, avec pour refuge la rivière qu’il est si bon de voir couler…

  • Gabrielle Roy. La petite poule d’eau. Stanké. 10/10. 1950/1980. 292 p.

Un livre de chroniques du pays de la petite Poule d’eau, au début du nord du Manitoba, dans les années 1940. C’est un pays doucement sauvage, de grandes prairies, d’hiver rudes, de lacs et de marais. Des petites communautés issues des quatre coins du monde, vivent ici, réparties de façon très éparse dans cette immensité. Le livre suit les Tousignant, famille de francophones occupant de l’île de la petite poule d’eau, tentant d’y faire venir l’instruction par la construction d’une école et la venue d’une maîtresse. On croisera aussi un curé polyglotte et amoureux de l’espèce humaine. Tout le livre respire d’humanité, de sympathie pour ces gens à la vie rude dans ce pays austère. Que l’on aimerait rendre une petite visite sur ce modeste îlot !

Paolo Rumiz

  • Paolo Rumiz. Pô, le roman d’un fleuve. Hoëbeke. 2014, 374p.

Paolo Rumiz, après bien des aventures dans des contrées plus sauvages, décide tout simplement de descendre son fleuve, le Pô, 6 ou 700 kilomètres parcourus en canoë, en barque vénitienne, en voilier, en compagnie de différents équipiers. Il découvre avec stupéfaction et émerveillement qu’il suffit d’être sur l’eau pour voir le fleuve et le pays autrement, pour découvrir un monde sauvage, plein d’animaux, de pirates, de beautés et de laideurs, mais toujours loin des sentiers battus par les terriens. Parce que ce grand fleuve est meurtri, blessé par toutes sortes de bétonneurs, voyous, voleurs de graviers et déverseurs de déchets, mais il est toujours là avec sa force irrépressible, sa nature qui ne demande qu’à reprendre ses droits. Et peu à peu ce voyage devient quelque chose d’extraordinaire, parcours dans le temps et dans l’histoire, qui ne commence pas tout à fait à la source et ne finit pas à l’embouchure ; et ce voyage érudit, grave est festif, est un voyage à la rencontre de Madame Pô (puisque l’auteur la décrète personne et féminine) et à la rencontre de dizaines de personnes formidables, croisés au hasard ou compagnons de navigation. Voilà un voyage auquel j’aurais rêvé de participer et un livre que je recommande chaudement !

  • Paolo Rumiz. Le phare, voyage immobile. Traduit de l’italien par Béatrice Vierne. Hoëbeke. 2015, 163 p.

Après le Pô, une déception. Un livre de fausses bonnes idées ? Trois semaines sur une île perdue de Méditerranée, quel plus beau voyage ? mais le souffle y est moins que prévu, malgré le recours à Ulysse et son cyclope ; il s’agit un peu trop d’un séjour endormi et qui serait endormant s’il n’était aussi court. Rumiz refuse de citer le nom de son île, ce qui me semble une autre fausse bonne idée, lui interdisant de trop en dire sur la langue des gardiens du phare, la géographie ou la géopolitique locale, enlevant encore de la pulpe à ce livre.

Le voyageur amis des humains est moins curieux qu’attendu, moins à l’aise dans l’immobilité et la solitude. Il ne connait pas le nom d’un oiseau, et de guère plus de plantes. Il vit sur une île, et on attend la dernière page pour apprendre qu’il nage quelque fois (et pas une mention d’un regard de l’autre côté du miroir !).

Pourtant, peu à peu, je suis entré dans ce livre et dans cet espace, retrouvant comme jamais des chemins que j’ai emprunté jadis : le phare du cap Bon, Ouessant et ses oiseaux, Alboran, Helgoland… Quel monde que celui des îlots battus par la mer et le vent, ces cailloux, cette végétation rase, ce vent et tous ces sons venus des éléments (les vagues qui résonnent dans des grottes de la côte).

  • Paolo Rumiz. La légende des montagnes qui naviguent. Traduit par Béatrice Vierne. Arthaud. 2007/2017. 457p.

Durant des années, Paolo Rumiz explore les Alpes d’Est en Ouest, des Balkans à Nice, lui natif de Triest entre montagnes et mer, entre Balkans et Alpes, lui montagnard émérite puis marin sur le tard. Et puis, un jour, il décide de descendre toute sa péninsule par son épine dorsale, les Apennins oubliés des italiens eux-mêmes, à bord d’une antique Fiat Topolino – celle de l’Usage du Monde de Nicolas Bouvier.

Rumiz aime le territoire, les cartes, et surtout les gens. Toutes ses découvertes passent par des dizaines, des centaines de rencontres, avec des célébrités et des anonymes, qui l’emmènent dans autant d’histoires et de lieux improbables. Il semble totalement rétif à la solitude, voire à la nature sauvage, mais je ne lui en veux pas, tant son approche est foisonnante et sympathique.

Pas facile de faire ressortir des enseignements précis de cette richesse… Les Apennins, pays vrai de l’Italie, aux gens authentiques et accueillants. Les Alpes, pétris d’histoires, de migrations, de conflits. La richesse incroyable de tout territoire, tout simplement…

Erik Sablé

  • Erik Sablé. La sagesse des oiseaux. Petit traité d’ornithologie poético-philosophique. Les Deux Océans. 2017. 196p.

Des petits textes sur le chant, les nids, le goéland ou les anges. Des textes courts qui nous apprennent quelque chose sur la gent ailée et qui bien souvent s’amuse au parallèle avec nos propres vies. C’est souvent érudit, l’auteur étant spécialiste de sanskrit et de tradition soufie. C’est parfois approximatif, l’auteur n’ayant manifestement pas fait relire son texte à un vrai connaisseur des oiseaux. C’est plaisant. Peut-être que la légèreté de la forme m’a laissé penser à un livre vite ficelé, sans doute plus profond qu’il ne m’est apparu.

Alix de Saint-André

  • Alix de Saint-André. En avant, route ! Folio, 2010. 349p.

Voilà une femme qui fait par trois fois le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, accumulant bien 3000 ou 4000 kilomètres, partant seule, franchissant des cols, longeant des rivières, parcourant des saisons… et qui, pourtant ne dit pas un mot du dehors, pas un nom de plante ou d’animal (sauf ici et là « vache » et « eucalyptus »), ne décrivant pas de paysage ni de ciel. Ni-même, ce qui est presque plus surprenant, de paysages intérieurs. Pour elle, la route est avant tout un fantastique lieu de sociabilité, non cadrée, variée, prenant son temps, et où l’effort partagé justifie les agapes. Et pourtant, même si elle n’en parle pas, et qu’elle est résolument du côté des humains, la Nature traversée est, peut-être malgré-elle, le terreau de ses rencontres.

 

Pierre Schoentjes

  • Pierre Schoentjes. Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique. Editions Wildproject, « Tête nue ». 2015. 295p.

C’est un essai sur la littérature de nature, plutôt contemporaine et européenne, écrite par un universitaire belge. C’est moins théorique et pompeux qu’on aurait pu le craindre, et même plutôt facile à lire, mais tout est relatif (pour moi en tout cas)…

Qu’en retenir… ?

Qu’il existe des écrivains français qui parlent de nature,

Que je ne les connais généralement pas : Jean-Loup Trassard, Pierre Gascar…,

Que je ne les soupçonne pas : Claude Simon…,

Qu’il paraitrait que ce thème se développe beaucoup dans la période actuelle,

Quelques idées attrapées plus ou moins au hasard :

  • L’écriture de nature se distingue, voire s’oppose au nouveau roman et autre écriture contemporaine, parce que cette dernière voudrait être autoréférencielle (l’idée et le mot suffisent), au contraire de la première
  • L’ironie en écriture est précieuse en matière de nature, pour se distancier de la passion triste et pompeuse des écologistes militants. Pour se distancier du sujet, comme dirait l’autre.
  • Les romantiques contemplent, mais vivent peu la nature
  • Pour un écrivain, il est difficile de dire simultanément le beau et l’utile
  • Il n’existe jamais d’expérience de la nature au présent (il y a toujours des filtres culturels)

 

Lionel Seppoloni

  • Lionel Seppoloni. L’éloignement. Voyage au pays sans nom. Les éditions Mutine. 2014. 256p.

Huit années en Guyane, de Maripasoula à Cayenne. Lionel en a fait un beau livre. Le récit, description d’un pays dur et en déshérence, d’une nature foisonnante, avec des aventures et des morts. Mais aussi et surtout, le récit d’une initiation, l’histoire d’un jeune lettré, faussement sédentaire, confronté à un monde radicalement différent. Et puis, peut-être le volet le plus fort, l’histoire d’une amitié improbable, maladroite, mais sans doute in fine fertile. Un livre beau et touchant – bravo Lionel !

Luis Sepulveda

  • Luis Sepulveda, Daniel Mordzinski. Dernières nouvelles du sud. Métailié. 2012. 182 p.

Sepulveda et son « socio » (ami) photographe – Daniel, partent se perdre en Patagonie, quelque part au sud de San Carlos de Bariloche. Voilà un livre documentaire – textes et photos, tout empreint de « réalisme magique »… après avoir lu ces pages, vu ces images et entendu les deux larrons raconter leurs aventures (au théâtre de Vienne), on se trouve perdus à notre tour dans une réalité très incertaine où les histoires vivent leur propre vie, passant allègrement d’une version à une autre, surtout lorsqu’il s’agit d’un lutin (Duende), d’un boucher hôtelier ou d’un aviateur soûlographe. La Patagonie est elle-même bien incertaine, puisque ce paysage de steppe infinie fut hier une forêt immense, et demain… ? je ne sais si demain sera fait de soja ou de barbelés, mais il semble bien devoir être fait d’une réalité de moins en moins magique et de plus en plus financière…

Un livre donc assez triste, mais un beau livre tellement vivant, et tellement trop court !

  • Luis Sepulveda. Histoire d’un chien maputche. Dessins Joëlle Jolivet. Métailié. Suites. Traduit par Anne Marie Métailié. 2015/2018. 94p.

Ce livre pour les enfants raconte l’histoire d’un chien, prisonnier des blancs, qui se souvient de sa jeunesse chez les Maputche tandis qu’il doit pister un indien pourchassé. Il va tenter de sauver le fuyard, en souvenir de tout ce qu’il a perdu en quittant ce peuple, et en premier lui le respect de la vie et la communion avec la nature. Une histoire simple et belle, qui ouvre une petite fenêtre pour une culture oubliée.

 

  • Luis Sepulveda. Le monde du bout du monde. Traduit par François Maspéro. Points. Métailié. 1989/1993. 123p.

Un journaliste chilien exilé en Allemagne revient en Patagonie pour enquêter sur une mystérieuse histoire de bateau usine japonais accidenté au bout du monde. Il faut revenir à la page de garde pour s’assurer qu’il s’agit d’un « roman » et se plonger dans l’histoire, et l’histoire dans l’histoire – le récit d’initiation du narrateur qui est descendu jadis dans le grand sud, poussé par la passion de Moby Dick. Mais aujourd’hui, la chasse à la baleine n’a plus rien de romantique, et la sauvagerie du merveilleux monde des canaux, des îles et des eaux patagons est détruite par l’appât du gain. Il s’agit donc d’un roman écologique – catégorie plutôt rare, ma foi, mené bien sûr de main de maître par le maître des conteurs. Délectable, donc.

  • Luis Sepulveda. Histoires d’ici et d’ailleurs. Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg. Points. Editions Métailié. 2010. 152p.

Un recueil d’histoires courtes, fragments de vie d’un homme et d’un conteur peu ordinaire. Des histoires d’amitiés surtout, de la jeunesse à aujourd’hui, de la dictature à l’exil, des maquis guérilleros aux piscines de Berlusconi. Mais que fait donc ce livre dans ces pages consacrées à la nature ? il y est parce que j’en ai envie et que j’aime oh combien ce livre. Ce type est amoureux des humains ses frères avant toute chose. Mais il est amoureux du monde, et sa rencontre avec le vrai « vieux qui lisait des romans d’amour ». Un vieux blanc perdu au pays des indiens shuar, sur la rive est du haut Nangaritza, en Equateur. Cette histoire me fait sentir l’Amazonie, les fourmis énervées par l’orage, la toile d’araignée dont on entoure les flèches de la sarbacane. Magnifique ! 

Nan Shepherd

  • Nan Shepherd. La montagne vivante. Traduction de Marc Cholodenko. Christian Bourgeois éditeurs. 2008/2019. 173 p.

Nan Shepherd, habitante d’un village au pied des montagnes, a arpenté durant toute sa vie le massif de Cairngorm, en Ecosse. Elle en a tiré un livre, écrit dans les années 1940 et publié 30 ans plus tard. Il s’agit moins de haute philosophie que d’une description fine et acérée de chaque facette de l’environnement : « le gel et la neige », « la vie, les plantes », « le sommeil », etc. L’auteur a une connaissance exceptionnelle de ce territoire, « en profondeur » comme le dit l’introduction : c’est-à-dire dans le temps qui lui permet de vivre des évènements exceptionnels, ou de saisir un détail. Elle observe la nature, mais aussi, avec acuité et bienveillance, les humains qui vivent ou parcourent ces lieux. Un très beau livre.

Jeanne Aimé-Sintès

  • Jeanne Aimé-Sintès. Lettre au frère qui reviendra et Poireaux vinaigrette. Un jour de grande soupe. Nouvelles culinaires et leurs recettes. Aussi vrai que la Terre est plate. 2015. 24, 32p.

Deux petits livres de nouvelles où l’on découvre l’entrelacs de nos vies et de la cuisine. Le jour de grande soupe montre une Roumanie composite, où la cueillette des champignons est un grand moment, qui ne s’oppose pas aux modernités de nos vies actuelles. Bien sympathique.

Gary Snyder

  • Gary Snyder. La pratique sauvage. Essais en liberté pour une nouvelle écologie. Traduits de l’américain par Olivier Delbard. Editions du Rocher. 1990/1999. 234p.

Alice m’a prêté ce livre, et je n’ai pas envie de lui rendre… Je me suis trouvé comme chez moi dans ce livre sensible, érudit, vagabond… On y trouve un conte fascinant sur une femme ourse d’Amérique, des réflexions pointues sur les terres communes, des récits de vie… Il en ressort une philosophie solide où l’on connaît ce dont on parle, où l’on est absolument ancré en terre (y-compris par le bucheronnage ou la pratique agricole), mais versé dans le spirituel, grâce aux peuples premiers ou au bouddhisme.

                              Il faut déjà que je le relise, …et que je m’en imprègne !

 

Mark Spragg

  • Mark Spragg. Une vie inachevée. Gallmeister. Traduit de l’américain par Nicole Hibert. 2004/2012. 297p.

Une jeune femme, Jean, qui choisit très mal les hommes, et sa fille Griff, finissent par s’enfuir loin d’un beauf cogneur, Roy. Elles échouent chez le vieil Einar, le père du premier homme de Jean, mort dans un accident de voiture. Griff, sacré petit personnage féminin va adopter ce vieux ranch du Wyoming et ses vieux occupants (il y a aussi un vieux black estropié par ou ours) et permettre la rédemption de tous. Hum hum, dit comme ça, c’est un peu cousu de fil blanc, mais ce livre est très bien ! grâce à Griff en particulier.

Wallace Stegner

  • Wallace Stegner – lettres pour un monde sauvage. Traduit de l’américain par Anatole Pons. Gallmeister. 2015. 188p.

Voilà du nature writing pur sucre ; des récits écrits entre 1947 et 1989. L’enfance de l’auteur dans les plaines immenses du Saskatchewan, à l’époque des pionniers ou si peu après. Des réflexions sur l’importance des grands espaces dans l’Ouest et dans l’identité américaine. Une randonnée vers un lac du bout du monde, dans je ne sais quel région – un monde perdu quelques décennies plus tard. C’est bien et intéressant, mais à mes yeux bien en dessous d’Edward Abbey.

 

Robert Louis Stevenson

  • Robert Louis Stevenson. Les joyeux compères. Suivi de Nuits de tempêtes et autres poèmes. Traduit et préfacé par Patrick Reumaux. Vagabonde. 1881/2017. 128p.

Une île, quelque part en Ecosse. Un homme aigri, qui vit là avec sa fille et un domestique. Un jeune homme qui vient en visite familiale et amoureuse. Et surtout, la mer, et ses « Joyeux Compères », terribles récifs, pièges mortels où se brisent rêves et bateaux…

Un récit porté par une force considérable, et une langue… Force des rêves de fortune. Fureur des tempêtes et de la folie des hommes…

                                                                                 Un livre mémorable !

  • Robert Louis Stevenson. Hermiston le juge pendeur. Traduit de l’anglais par Albert Bordeaux. Suivi de Oser son désir, par Gérard Guégan. Editions A rebours. 1892/2002. 185p.

Fin narrateur des doux voyages de proximité, maître du roman d’aventure, prince du fantastique… combien de facettes brillantissimes pour ce joyau de Stevenson l’écrivain ? Ce roman inachevé nous plonge dans l’horreur de l’Angleterre victorienne, entre une campagne trop rustique et une ville d’apparence ; des deux côtés règnent les rapports de classe, les principes, la religion dévoyée… Quelle évidence que le départ de Stevenson dans les mers du sud lorsqu’on lit cela ! En l’occurrence, il s’agit de l’histoire d’un juge bouffi de principes et de suffisances, spécialiste es condamnations à mort, qui envoie à la campagne son fils coupable d’avoir contesté publiquement la peine de mort. Le jeune homme, Archie, va s’isoler dans cette campagne triste et funeste, jusqu’à la rencontre d’un amour impossible, la sœur des terribles frères noirs de sinistre réputation. L’histoire n’ira pas à son terme, mais on sait bien qu’il s’achèvera dans le drame le plus parfait, tel un mythe antique.

Ici, Stevenson parvient à décomposer les mécanismes des relations humaines avec une finesse qui me laisse pantois tandis que la lande écossaise, terre âpre riche en tristes légendes, même à peine esquissée, devient un cadre parfait pour l’épanouissement des passions humaines, belles ou terribles.

PS. Incroyable… j’apprends à l’instant que ce livre devait bien se finir… mais, chut !

Adalbert Stifter

  • Adalbert Stifter, 1868. Dans la forêt de Bavière. Ed Premières Pierres. 2010. 68 p.

C’est, parait-il, un « grand morceau d’écriture stiftérienne ». Autant dire que l’auteur n’est pas n’importe qui, même s’il semble bien peu connu dans nos contrées. Malheureusement, je ne lis pas l’allemand, et j’ai eu bien du mal à m’extraire du contexte ; au 19ème siècle, un riche notable habitué au confort et à la domesticité est confronté à une tempête de neige. La belle affaire ! Le personnage m’a paru peu sympathique et l’écriture ne m’a pas touché… Il faudra le relire bien sûr, tranquillement… On y trouve tout de même quelques belles phrases sur la forêt et la montagne.

August Strindberg

  • August Strindberg. Mon jardin et autres histoires naturelles. 1888. Actes Sud 2005, 113 p.

August Strindberg, grand écrivain suédois, était aussi jardinier, naturaliste, voire un peu pêcheur et chasseur. Il raconte ses expériences et ses réflexions sur ces différents domaines avec esprit, talent narratif et culture. C’est tout à fait délicieux. Un peu surannée bien sûr, par exemple lorsqu’il décrit avec bonheur sa destruction d’une couvée de ces malfaisants balbuzards (aigles pêcheurs), mais toujours contemporain en mille points, lorsqu’il critique les chiens et leurs maîtres ou sur la vacuité et la fatuité de tant de nos comportements.

Sylvain Tesson

  • Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie. Folio. Gallimard. 290 p. 2011/2014.

Sylvain Tesson s’est promis, avant ses 40 ans, de passer six mois en ermite. Il accomplit ce vœu, en l’occurrence dans une cabane de bois sur bord du lac Baïkal (rive nord), à vingt ou trente kilomètre du plus proche voisin.

Alors ?

J’ai retrouvé ce qui m’énerve chez lui, ce côté sale gosse surdoué, qui le sait, qui se la joue et ne craint pas la facilité des clichés et des aphorismes.

Mais ce livre et ce personnage valent sans doute mieux que ça.

D’abord, il fallait la vivre, cette aventure !

Ce livre porte l’énergie irrépressible de son auteur, toujours à courir de droite et de gauche, à grimper, patiner, et pagayer lorsqu’il n’y a plus de glace. D’ailleurs, il y a là un paradoxe du personnage : il s’interroge sur la fonction d’ermite, mais ne semble pas passer beaucoup de temps à ne rien faire ; et il a nettement plus de visites qu’on aurait pu le croire.

Tesson s’interroge sur mille sujets passionnants, sur le rapport à la nature, sur l’âme russe, sur la littérature, etc. C’est souvent rapide, mais c’est riche de sa culture et de son honnêteté.

Et puis, ce livre m’a emmené dans un paysage que j’aimerais connaître. Celui de la glace du grand lac gelé qui craque, qui est une voie de communication, un paysage fabuleux que je ne perçois pas bien. Quelle envie d’y aller !

  • Sylvain Tesson. Bérézina. Editions Guérins, Chamonix. Collection Démarche. 197p. 2015.

Sylvain Tesson et des copains font, en hiver, en side-car (Oural) le trajet Moscou-paris, reprenant le trajet de la retraite de Russie. Il raconte son aventure en évoquant l’histoire de Napoléon et de cette épopée terrible. C’est un livre facile à lire, plein d’humour, qui m’a permis de découvrir une tranche d’histoire avec plaisir et intérêt. Toujours un peu gêné par l’autosuffisance de l’auteur, mais moins que dans d’autres livres. Je retiendrais surtout la dimension apocalyptique de cette histoire ou des centaines de milliers d’humains ont perdu la vie, sans grande préoccupation de la part du chef suprême.

La nature ? Je la résumerais à un mot : le froid. Et c’est déjà beaucoup ; j’aimerais mieux le connaître, l’animal !

  • Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Gallimard. 142 p. 2016.

Tout de suite après les forêts de Sibérie, je retrouve Sylvain Tesson quelques années plus tard. Sa soif de défis physiques (grimpe sans assurance sur bâtiments) et d’alcool ont eu raison de sa belle machine physique : il est tombé de huit mètres de haut et se retrouve la gueule et le corps cassés.

Sa force vitale est toujours là et il se décide de se reconstruire par l’effort, et la marche, une traversée de la France, du Mercantour au Cotentin, dormant à la belle étoile et vivant de peu – pain sec et glanage de fruits.

Ce livre est touchant par cette force et cette envie de s’en sortir. Pour moi, les paris sont ouverts, et on sent une sacrée blessure physique et mentale… va-t-il réussir à se contenter de ce corps meurtri ?

J’ai découvert aussi à l’occasion de ce livre que Tesson était géographe de formation, d’où une orientation du regard qui me parle : le passage du calcaire au cristallin en Ardèche, par exemple.

Une fois encore, un livre hélas trop superficiel sur tout ce qu’il aborde, mais riche de cette matière.

  • Sylvain Tesson. La panthère des neiges. NRF Gallimard. 2019. 167p.

Sylvain Tesson accompagne Vincent Munier au Tibet, à deux pas des sources du Mékong (!), pour affûter la panthère des neiges et toute la grande faune de ces terres perdues – ânes sauvages, antilopes, loups, yacks sauvages et les autres. Sylvain Tesson a toujours un côté exaspèrent – aphorismes douteux, imprécations contre le monde d’aujourd’hui, superficialité générale. Mais tout de même, ce livre recèle des qualités : découverte de la force du photographe dans son travail, géographie poétique qui me touche (paysage et religions, au bord d’une source, pensée sur le fleuve…), facilité de la lecture…

 

Henri David Thoreau

  • Henri David Thoreau. La vie sans principe. Mille et une nuits. 1863/2004. Traduit par Thierry Gillyboeuf.

Une conférence de Thoreau sur la vie… Ce type devait être insupportable avec son côté donneur de leçon perpétuel, et le livre semble daté aujourd’hui, ne serait-ce que par la façon de s’exprimer. Mais voilà tout de même un texte largement visionnaire et en tout cas d’actualité, plaidant pour une vie intense, détachée du matérialisme, plus proche du monde et de la nature, plus oisive et contemplative…

  • Henry David Thoreau. Les forêts du Maine. Une excursion au Wachusett. La succession des arbres en forêt. Traduit par Thierry Gilyboeuf. Rivages poche. Petite bibliothèque. 1848/2018. 217p.

Trois textes bien différents réunis dans un même livre. Les forêts du Maine montrent un Thoreau voyageur, pour ne pas dire aventurier, parti gravir le mont Ktaadn avec quelques comparses. C’est un voyage long et fastidieux, principalement par voie d’eau à travers lacs et rivières. Le trajet et difficile et ne laisse guère de place à la philosophie ou à l’observation naturaliste ; le texte décrit surtout les mille petits aléas du trajet. Il permet de percevoir une nature presque encore vierge, où les indiens sont bien présents, certains arbres immenses, la terre disponible… Le second texte est une promenade avec un ami à travers la campagne de Concord jusqu’au mont Wachusett, modeste mais déjà désert et sauvage… Google nous ne montre aujourd’hui strié de pistes de ski… Le dernier texte enfin, provient d’une conférence du Thoreau naturaliste, s’interrogeant sur la régénération forestière et le grand rôle des écureuils et autres geais.

  • Henry David Thoreau. Sept jours sur le fleuve. Fayard. 1849 / 2012. 451p.

Le premier livre du jeune Thoreau (20 ans), juste traduit en français. Sept jours de navigation avec son frère, sur un bateau qu’ils ont construit eux-mêmes, sur des rivières que je n’imagine pas bien. Il faut que je regarde une carte… C’est un voyage tranquille, dans une Nouvelle Angleterre policée, plus riche de fermiers que d’indiens ou d’animaux sauvages. Les péripéties du voyage sont bien là – bivouac au bord de l’eau, ambiances et recherche de nourriture. Mais le voyage est surtout un point de départ pour des explorations de l’histoire de ce jeune pays, des grands textes de l’Inde, de la philosophie ou de la poésie. Tout cela est roboratif, mais un peu dur pour moi, trop peu patient et cultivé pour entrer dans cet univers. Mais on voit bien qu’on a affaire à un fameux personnage, capable de produire une telle somme à moins de 30 ans !

Mark Twain

  • Mark Twain. Nouvelles du Mississipi et d’ailleurs. 22 histoires fantaisistes. Bibliomnibus. 2014. 197p.

Une compilation de nouvelles humoristiques de Marc Twain, écrites entre 1865 et 1905. Des histoires d’une Amérique entre deux – entre pionniers et civilisation. Je n’ai glané que quelques histoires a priori « nature » : celle de cet homme qui apprivoisa une grenouille pour la faire devenir championne de saut en hauteur, celle d’une journée difficile aux chutes du Niagara (furie des flots et des vrais-faux indiens), d’un geai bleu un peu bête qui perdit son temps, à la grande joie de ses congénères, et celle d’un chasseur débutant pourchassant un dindon faussement blessé. Des histoires courtes, alertes, plaisantes, plus fantaisistes que naturalistes. Bien sympathique cela dit.

John Vaillant

  • John Vaillant. L’arbre d’or. Vie et mort d’un géant canadien. Les éditions Noir sur Blanc. Traduit par Valérie Legendre. 2006/2014. 333p.

L’histoire de Grant Hadwin, bûcheron surdoué qui décide un jour de sauver les forêts anciennes de Colombie Britannique… en abattant le Golden Spruce, un épicéa de sitka mutant aux aiguilles dorées, apportant une lumière rare dans les pluvieuses îles de la Reine Charlotte. Les haïdas vouent une haine farouche à cet homme qui a détruit leur fétiche. A la veille de son procès, ce justicier-fou part en mer et on ne retrouvera de lui que les débris de son kayak…alors, enfui au fond des bois, ou broyé par ce terrible océan ?

C’est un livre « de journaliste », basée sur un travail d’enquête que l’on devine gigantesque, fourmillant d’informations, riche d’anecdotes, de faits édifiants sur la fin des forêts anciennes du nord-ouest, de rebondissement, de suspens… Dommage que cela manque un peu d’âme – la différence entre le très bon artisanat et l’art ?

  • John Vaillant. Le tigre. Une histoire de survie dans la taïga. Editions France Loisirs. Traduit par Valérie Dariot. 2010/2011. 438p.

L’histoire d’un tigre mangeur d’hommes, durant l’hiver 1997, pas très loin de Vladivostok, au Pays de Derzou Ouzala – le Primorié. John Vaillant est un pro et un bosseur ; il a brassé de la documentation, interrogé j’imagine des wagons de personnes ; il raconte l’histoire d’un tigre avec toute sa personnalité et son drame, l’histoire de différents personnes (les victimes, les chasseurs…) et à travers eux, l’histoire et la géographie de cette région. L’extrême orient russe, un pays sauvage et loin de tout, où des russes perdus viennent s’échouer, rencontrer quelques natifs et frôler le géant chinois, qui a massacré depuis belle lurette ses forêts et ses titres, et mangerait bien volontiers ces confins de Russie. C’est passionnant, triste sans être désespéré – le tigre libre et géant de la taïga survivra peut-être ; on peut (naïvement ?) y croire. Ce n’est pas de la grande littérature, mais ce n’est sans doute pas le projet.

Jules Verne

  • Jules Verne. Trop de fleurs ! La petite collection des éditions du Sonneur. 1891/2012. 46p.

Jules Verne accepte, je ne sais trop pourquoi, de donner une conférence auprès de la société d’horticulture d’Amiens, en février 1891. Mais, non seulement il ne connait rien en botanique, horticulture et jardinage, mais il semble y être indifférent ! Comment donc sortir de ce piège, et causer dignement devant le préfet, le maire et toute la belle société amiénoise ? Jules Verne s’en sort plus qu’honorablement (?) par un fameux exercice d’évitement, d’autodérision, d’hommage à divers personnages. C’est drôle, malin et bien écrit. On trouvera, glissé dans ces lignes, quelques joyeuses vacheries à l’égard des botanistes, trop scientifiques et pas assez poètes.

David Van

  • David Vann, 2010. Sukkwan island. Traduit de l’américain par Laura Derajinski. Gallmeister. 200p.

Un père décide de passer un an avec son fils préado sur une île perdue de l’Alaska, pour jouer aux pionniers et tenter de remettre d’aplomb sa vie. La nature est grandiose, prodigue et terrible – ours et tempête. Mais c’est surtout l’âme humaine qui donne à ce livre la violence et la noirceur qui l’ont rendu célèbre. Un livre coup de poing, qui se lit d’une traite, mais qui est plus efficace que génial…

  • David Vann. 2011, Désolation. Gallmeister, 304p.

L’histoire des rêves brisés de deux couples, quelque part en Alaska. En particulier, celle de ce quinquagénaire qui veut enfin vivre son rêve – construire de ses mains une cabane de rondins, sur une île d’un lac glaciaire, avec et contre sa femme.

On avait tellement porté aux nues « Sukwan Island » que j’attendais sans doute trop de ce livre. Au final, ce ne me semble pas un chef d’œuvre, mais un livre américain, efficace et bien fait ; un livre pourtant dont le propos vaut mieux que la forme.

La nature ? elle est en fait peu présente, juste une toile de fond qui détermine l’ambiance du livre, sans qu’il ne soit besoin d’en parler. Ce livre n’aurait pas pu se passer ailleurs qu’en Alaska. Un peu comme Giono et la Provence.

Joël Vernet

  • Joël Vernet. Marcher est ma plus belle façon de vivre. Notes éparses. Illustrations de Jean-Gilles Badaire. La part des anges éditions. 2008. 72 p.

Un ensemble de textes et d’aphorismes, parlant de marche, de contemplation, de paysages. Mêmes si les textes ne me touchent pas toujours, j’apprécie cette sensibilité et cet univers, ou les enfants et la nature ordinaire sont omniprésents et liés. Le livre est ponctué de belles peintures de Jean-Gilles Badaire, en blanc gris noir, inventant des flammes ou des troncs étranges.

  • Joël Vernet. Lentement au désert, lentement. L’Escampette – éditions, récits. 86 p.

Un petit recueil de textes poétiques en prose. Sympathique et parfois géographique, mais généralement un peu obscur pour moi. Je retiendrais au moins une belle ambiance de sa jeunesse au bord du fleuve Niger, quelque part au nord Mali, où se laisse vraiment embarqué.

Veqet

  • Peaux de phoque. Autrement Littérature. Traduit du tchouktche par Charles Weinstein. 1999. 138p.

C’est un roman qui commence comme un récit autobiographique et qui se termine comme une saga nordique. L’histoire d’une femme, fille unique élevée comme un homme et qui vivra une vie difficile avec ses trois fils et son mari infirme, jusqu’au jour où des ennemis venus du sud arriveront dans le campement. Ce livre est d’abord le récit d’une vie incroyablement dure, où les hommes sont des charognards (une des ressources principales vient des morses échoués sur la côte), où les enfants ne peuvent pas sortir durant des années parce qu’ils n’ont pas d’habits. On les traite de « peaux de phoque » parce qu’ils n’ont pas les moyens de dormir sur des peaux de rennes. Ce livre à l’écriture brute est touchant par son histoire et interpelant sur la relation des hommes à la nature : une dureté totale, la mort toujours présente, une nourriture animale (à part quelques maigres orpins), l’existence de plusieurs systèmes liés (chasseurs de morses, ramasseurs des grèves, éleveurs de rennes…). Passionnant.

Tarjei Vesaas

  • Tarjei Vesaas. Les oiseaux. PJ Oswald/Editions Hallier. 1975, 244p.

Dans une maison, au bord d’un lac au milieu des forêts, en Norvège, un frère et sa sœur vivent tant bien que mal. Elle, Hege, courageuse tricoteuse et « mère » pour son frère, Matthis, l’adulte – enfant qui vit dans un drôle de monde, mais tentant tant bien que mal de s’approcher du monde des gens normaux. Dans le monde de Matthis, les oiseaux ont leur place, en particulier lorsqu’une bécasse décide d’établir sa passée au-dessus de leurs maison – voilà un événement majeur pour lui. La pauvre Matthis qui cherche sa place dans le monde, qui croit la trouver un temps en devenant passeur sur un lac ou personne ne passe… C’est un livre ténu, fait de petites choses qui lui donnent sa puissance, et le cœur se serre en repensant à la fragilité de ces personnages, de ces vies, de nos vies.

Richard Wagamese

  • Richard Wagamese. Les étoiles s’éteignent à l’aube. 10/18. Editions Zoé. Traduit de l’anglais par Christine Raguet. 2015. 308p.

Franck / Franklin, jeune métis amérindien vit avec un vieil homme dans une ferme perdue de Colombie-Britannique. Son père, perdu dans l’alcoolisme, lui demande de l’emmener mourir dans la montagne. La nature comme refuge. Les « trucs d’indiens », perdus et un peu retrouvés. Et surtout une histoire humaine forte et fragile, sur des vies fortes, fragiles, détruites et parfois sauvées. Un beau livre, même s’il est peut-être un moins peu abouti qu’on aurait pu en rêver.

  • Richard Wagamese. Starlight. Traduit de l’anglais par Christine Raguet. Zoe. 2018. 268p.

Quelque part dans l’ouest américain, un indien déraciné élevé par un blanc, vit une vie simple de paysan, en compagnie d’un compagnon pittoresque et improbable. Ces deux gentils cowboys recueillent une femme en fuite et sa fille, deux belles personnes bousculées par la vie et pourchassées par un ex dangereux…

Il y a dans ce livre inachevé (à cause de la mort prématurée de son auteur) quelque chose de très fort. Starlight est un personnage unique, une force tranquille dont le rapport à la nature est totalement fusionnel, au point de caresser les biches et de photographier ce qui n’a jamais été photographié.

Même si ce livre est inachevé, imparfait, il est très beau. Un livre rare !

Iarry Watson

  • Iarry Watson, 1993/2008. Montana 1948. Gallmeister, 163p.

Voilà un Gallmeister américain à souhait, et absolument pas Nature writing. C’est un très bon livre, l’histoire d’une famille déchirée dans une petite ville aux allures de western, vue par les yeux d’un enfant qui grandit très vite face à cette réalité.

James Welch

  • James Welch. L’hiver dans le sang. Terres d’Amérique – Albin Michel. Traduit par Michel Lederer. 1972/2008. 213 p.

Un roman d’un auteur indien, que Louise Erdrich considère comme inspirateur et fondateur. C’est l’histoire d’un jeune indien un peu paumé, cherchant plus ou moins son ex petite amie Cree, cassé par un accident qui lui a coûté un frère et un genou, trainant de bars en parcs à vaches. Il y a effectivement quelque chose, une force d’écriture, un humour noir. La nature n’est présente que de façon infime, se limitant à peu près aux poissons absents de la rivière (polluée ?) et aux cerfs que l’on chasse parfois. Et ce livre confirme qu’il ne fait pas bon être indien…

Lance Weller

  • Lance Weller. Wilderness. Gallmeister. 2013. 335p.

Une fresque romanesque américaine, de la guerre de sécession à hier. L’histoire d’un homme à la vie gâchée, débutée dans l’état de New York, terminée dans l’état de Washington, et brisée en Virginie, lors de l’effroyable bataille de la Wilderness, en 1864. Une bataille bien réelle, dans et aux bords d’une profonde forêt, sans vainqueurs et aux milliers de morts. Abel part se perdre au bord du Pacifique et de ses grands espaces, mais il n’y trouvera pas la paix, mais encore et toujours de la violence. Car le caractère premier de ce livre est sa dureté radicale, décrivant un monde de brigands, de massacres, de violeurs, de racistes et de bien d’autres choses encore. Mais aussi un monde de rédemption et d’humanité, où les rares survivants se sacrifient pour que d’autres leur survivent. C’est donc un livre malgré tout plein d’empathie (l’amour d’Abel pour son chien, par exemple), et redoutablement bien construit. Wilderness ? quelle est la poule et quel est l’œuf : le mot ou la forêt ? je ne sais. La nature est un cadre de la vie des hommes : la forêt où l’on se bat, l’océan où l’on tente de se noyer en vain, la montagne où l’on gèle… Elle n’est qu’un fond, mais on imagine aisément sa force.

Pascal Wick

  • Pascal Wick. Journal d’un berger nomade. Seuil 2009. 246p.

Un livre bien décrit dans son titre. Une année de vie, entre sierra Névada, sud Vercors, Alpes, Paris, Montana et retour. Il garde les brebis ici et là ; il visite ses amis ; il est consultant en chien de protection ; il vit. Ce n’est pas une plume extraordinaire, mais le fond est assez fascinant. Ce type a vécu mille vies – intellectuel et terrien, sur 3 continents. Il le sait et est un rien prétentieux (« la merde du berger est l’or du paysan »). Mais ce n’est pas grand-chose, et je lui accorde le droit à être fier de sa vie. Un vrai nomade qui balade tout son trésor – dont ses deux chiens, dans son petit camion, qui s’intègre à mille communautés humaines. Qui se frotte aux grizzlis. Et qui communie et communique avec l’univers tout entier – des humains disais-je, aux grands corbeaux, et à ses chiens bien sûr, et aux lieux grandioses où il se plait à vivre. Quel personnage !

Mariusz Wilk

  • Mariusz Wilk, Dans le sillage des oies sauvages, essai, traduit du polonais par Laurence Dyèvre Éditions Noir sur Blanc, 2013. 226p.

Un livre en trois parties d’un voyageur (?), écrivain (?), vivant (?), nomade ou sédentaire.

Une première partie autour de Petrozavodsk, capitale de la Carélie au bord du lac Onega, à travers des personnages grands ou originaux qui y ont mis leur empreinte.

Une deuxième partie où l’auteur, avec deux amis polonais, refait plus ou moins le voyage de Kenneth White de Québec au Labrador (« la route bleue »). C’est assez étonnant parce que ce fan de Kenneth White en tire le récit d’une virée de trois touristes un peu déphasés, pas assez touristes pour en profiter, pas assez polyglottes, investis, curieux (?) pour en faire autre chose qu’un récit de vacances. Je ne sais pas trop quoi en retirer : le Canada est grand ; l’industrie a bien abimé ce territoire ; le récit de White était peut-être pour partie imaginé (et alors ?).

La troisième partie est une simple tranche de vie de l’auteur dans sa maison de Konda Berejnaïa, son village au bord du lac Onega. C’est tout simple et c’est ce que je préfère. Le récit d’un bout de vie d’un homme déjà âgé (55 ans, et peut-être trop vécu) qui se retrouve sur le tard père d’une petite Martoucha, ce qui pointe en lui l’intérêt relatif des voyages physiques, l’importance des choses simples et fondamentales (les repas des poissons du lac, l’eau que l’on va chercher dans le lac gelé, la vie simple des gens de là-bas…).

Voilà donc un auteur que j’aurais plaisir à retrouver, surtout dans ses errances du grand nord. Avec tout de même cette distance que nous avons avec les « russes » (?, en tout cas ça semble aussi le cas de Vassili Golovanov), un peu trop religieux et nationalistes, pas si ouverts qu’ils aimeraient le laisser penser (non à la FIV). Dommage.

Gilbert White

  • Gilbert White. Histoire naturelle de Selborne. 1789. Traduit de l’anglais (18°) par Nicole Mallet. 2011. Edition Le Mot et le Reste. 353 p.

C’est, dit-on, le livre anglais le plus réédité (200 fois !) après la Bible, Shakespeare et le dictionnaire ! Un pasteur, érudit et naturaliste explore toutes les merveilles de son petit pays, merveilles naturelles et curiosités humaines (gitans, superstitions…) et en fait part, sous forme de lettres, à ses pairs. Ce qui me touche d’abord, c’est l’impression d’une science en train de se faire ; il lit, correspond, observe et expérimente sans cesse, et sait déjà beaucoup de choses, que la vipère est ovovivipare, que les hirondelles souffrent des parasites… mais il vit encore dans un monde de connaissances bien incertaines, où les chauves-souris se résument à deux (peut-être trois ?) espèces, et où l’hiver des hirondelles reste un très grand mystère (s’enfouissent-elles dans la vase des étangs ?). Autre aspect remarquable, on découvre un pionnier (une Lumière ?) qui ne se contente pas des approches anciennes de l’histoire naturelle : tuer, examiner, répertorier. Gilbert White ne rechigne pas à la dissection mais il observe d’abord avec ses yeux et ses oreilles, et s’intéresse vraiment à la vie et à ses complexité : les migrations des oiseaux, le rôle des vers de terre, les relations entre les espèces… On pressent dans ces lignes les pré-prémices de l’écologie…

Kenneth White

  • Kenneth White. Le Plateau de l’Albatros. Introduction à la géopoétique. Grasset. 1994. 363 p.

Le livre fondateur de la géopoétique. J’imagine que cela fait partie du projet, mais voilà un livre absolument pas didactique – qui ne définit pas son objet, n’explique, ne fixe de cadres ni de méthodes. C’est plutôt une balade d’un érudit à travers, les temps, les espaces, les disciplines et les cultures, avec de grands et beaux compagnonnages : Humbolt, Cendrars, Thoreau… Le projet géopoétique ? revenir un peu à l’esprit encyclopédiste des Lumières, assumer et jouir pleinement de notre subjectivité et de notre quête de la beauté, se frotter mentalement et physiquement au territoire. Un beau projet à l’évidence.

  • Kenneth White. Les affinités extrêmes. Albin Michel. 211 p.

Kenneth White présente dans de courts textes quelques-uns de ses frères d’âme, de ses inspirateurs, de ses stimulateurs. Il s’agit d’hommes (jamais de femmes, notons) libres dans leur vie et surtout dans leurs esprits et dans leurs écrits, des hommes en marge des courants, des chapelles, explorant la terre, la nature, les savoirs, la culture mondiale beaucoup plus que leur moi intime. Des hommes ancrés dans le réel, souvent truculents, de mauvaise foi, partant sur de fort mauvaises pistes, critiquant la terre entière, insupportables, mais toujours à la recherche et à l’écoute. Rimbaud, Segalen, Cingria, Reclus, Cioran, Michaud, Saint John Perse, Joseph Deltheil, André Breton.

C’est plein de tous les défauts de ces gens, et plein de toute leur énergie. C’est donc tout à fait recommandable et stimulant. A la lecture, on comprend sans peine que le brassage de tous ces auteurs ait donné très naturellement naissance à la géopoétique.

Manque-t-il Nicolas Bouvier (trop gentil ?) ? Melville ? Stevenson (trop gentil aussi ?) ? John Muir (trop américain ?) ? Je ne sais.

  • Kenneth White. Les archives du littoral. Mercure de France. 213 p. 2011.

Un livre de poésie à travers l’Europe et le monde, les littoraux mais aussi les villes, les saisons et les lieux, toujours et encore les lieux.

C’est une poésie un peu plate peut-être, c’est-à-dire trop douce, trop modeste, trop descriptive, trop dépourvue de métaphore. Mais peut-on être trop doux ? c’est une balade simple, sans prétention, une promenade érudite et sereine, bien plaisante ma foi.

  • Kenneth White. La maison des marées. Albin Michel. 20005. 282 p.

Kenneth White raconte les lieux où il vit, en nord Bretagne : sa maison, ses promenades, les saisons, ses lectures, les grands personnages qui hantent ces parages (Victor Segalen, Ernest Renan…). Il y a les paysages, ancrés dans la « mer celtique », dans la nature et dans l’histoire des hommes. Mais aussi des fragments de vie tous simples : les visiteurs, les coups de fils, les surprises de la boîte aux lettres, et même… les soirées télé ! Il y a quelque chose de sympathique à voir un maître à penser raconter des choses aussi triviales : et oui, même un presque gourou regarde la télé ! Ce n’est donc pas très enthousiasmant, mais bien agréable, et toujours avec élégance et finesse.

  • Kenneth White. Les limbes incandescents. Denoël. Les lettres nouvelles. 173p.

L’un des premiers livres de Kenneth White, racontant sa jeunesse bohème parisienne des années 1960, avant le départ dans la verdure de Gourgounel. C’est un livre apparemment sans structure, carnet de bord, carnet de notes, poème en prose. Le sujet est la vie de l’auteur, qui passe d’un appartement à un autre, d’une femme à une autre, d’un monde culturel à un autre (le Japon, l’Inde…). Un tel récit pourrait être ennuyeux à souhait et énervant de prétention, mais il est plutôt facile à lire et plaisant, et ce jeune homme est surtout admirable de force vitale, de curiosité et – déjà, d’érudition.

  • Kenneth White. La route bleue. Le Mot et le Reste. 1983/2013. 152p.

Le jeune Kenneth White débarque au Québec pour un voyage non préparé, l’accomplissement d’un rêve de gosse : aller au Labrador. C’est un livre léger d’un voyageur sensuel et rêveur, qui rencontre le long de sa route des indiens, des intellos, des filles et des bras cassés. On découvre que les intellectuels érudits ne sont pas forcément des purs esprits mais qu’ils peuvent aimer la vie de tout leur être. Ça fait du bien !

  • Kenneth White. La carte de Guido. Un pèlerinage européen. Albin Michel. 2011. 211p.

Kenneth White se promène en Europe, de Glasgow à Trieste, de Bruxelles à Bilbao, l’Irlande ou Venise. C’est le voyage d’un érudit, chercheur de cartes anciennes et d’églises au riche passé, mais c’est aussi la promenade d’un touriste d’hôtels en musée, et les vacances d’un homme polyglotte, curieux de tous, se liant ici et là avec les gens rencontrés en chemin. C’est le livre d’un monde ouvert, dans l’espace et dans le temps (des temps anciens au présent), de la théorie à la pratique. C’est intéressant, sympathique, facile à lire, mais ça semble un peu léger, comme si le grand homme avait envie de produire des livres vite faits, faciles à lire et à écrire… Mais c’est peut être injuste et cette légèreté est peut-être surtout admirable.

  • Kenneth White. Les vents de Vancouver. Le mot et le reste. 2014. 165p.

Kenneth White nous emmène dans un voyage de Vancouver au Katmaï, en passant par le Inside Passage, Juneau, StitKa et le White Pass, la péninsule du Kenaï… Comme toujours, c’est un voyageur tranquille, curieux et ouvert, qui semble déambuler avec un parfait naturel du monde des hommes au monde des ours. Et toujours dans sa besace, les récits des siècles précédents, les cultures amérindiennes, les découvertes de John Muir, la ruée vers l’or, etc. Je retiendrais cette ouverture aux autres qui ne me semble pas évidente de la part d’un intellectuel ; celui-là parle du Pendjab avec son chauffeur de taxi ou des relations Europe – Amérique avec son voisin de pizzéria. Toute cette simplicité est bien plaisante, même si les débordements et les superlatifs peuvent être formidables aussi !

  • Kenneth White. Les archives du littoral. Traduit par Marie-Claude White. Mercure de France. 2011, 218 p.

Un recueil de poésie littorale et même simplement géographique : Europe, Méditerranée, nord ouest canadien, Japon pour finir en Bretagne.

Simple est en effet le mot qui convient, comme des haïkus développés. Des gens, des passerelles vers des textes anciens, beaucoup d’oiseaux et pas mal d’explorateurs. C’est frais et agréable, sans être aussi transportant que ça.

  • Kenneth White. Les cygnes sauvages. Le Mot et le Reste. 1990/2018. Traduit par Marie-Claude White. 121p.

Kenneth White remonte de Tokyo vers Hokkaido, pour marcher dans les pas de Bashô, puis partir à la rencontre des cygnes sauvages venus du Nord. C’est un carnet de voyage érudit et sensible, passant sans transition de l’analyse d’un texte ancien au récit d’un repas pris dans une quelconque gargote. Un livre simple et facile à lire, composé de courts chapitres. On y rencontre un Japon bien connu entre ville et océan, entre tradition et modernité, entre trivialité et haute culture. On y salue de façon bienvenue le souvenir du peuple Aïnou, confiné à Hokkaido et presque exterminé, animiste et vouant un culte à l’ours. On y salue enfin l’arrivée des cygnes sauvages, à mille mille des oiseaux domestiques de nos parcs. C’est un livre qui aurait dû me plaire infiniment mais qui me laisse un goût d’inachevé, de légèreté excessive. Dommage.  

Oscar Wilde

  • Oscar Wilde. La chasse à l’opossum. La part commune. 1888/2015. 44p.

Un récit dont on ne sait pas très bien s’il est réellement de Wilde, qui décrit une partie de chasse à l’opossum dans le bush australien. Le principe est simple, parcourir la brousse la nuit avec son chien ; lorsque celui-ci a repéré un arbre habité, l’observer et tirer sur la pauvre bête. Quelques variantes : couper au fusil la queue de l’opossum mort qui le maintient à l’arbre, ou confier la chasse aux aborigènes qui grimpent à l’arbre et vont chercher les animaux dans leur nid. C’est donc une sorte de documentaire, bien écrit certes, mais sans intérêt particulier à mes yeux.

Patrick De Witt

  • Patrick De Witt. Les frères Sisters. Actes sud. 2012.

Road mowie – livre déjanté de l’Ouest – roman initiatique – western, tout à la fois ! Deux frères tueurs à gages vont d’Oregon en Californie, de meurtres en meurtres, de rencontres tordues en rencontres tordues, à la recherche d’une cible à abattre. Une mission banale qui ne se passera pas, mais alors pas du tout, comme prévu. On découvre des pionniers de l’ouest, toute la faune colorée des westerns, et la folie de l’or bien sûr. Il y a une vraie originalité dans ce livre, de l’humour, des personnages et une histoire inattendus. Malheureusement, le soufflé retombe un peu et le livre ne tient pas complètement ses promesses. La nature ? une fois de plus, comme dans tout livre américain qui se respecte, sans être le sujet le moins du monde, elle est le décor (la forêt, les rivières) et des personnages hauts en couleur (quelques ours et une famille de castors)… qui finiront tous très mal – petit message écolo en passant ?

Kim Zupan

  • Kim Zupan, Les arpenteurs. Traduit par Laura Derajinski. 2014. Galmeister. 280 p.

Un écrivain ouest américain plus vrai que nature : massif comme une armoire (croisé à Lucioles), prof de charpente après avoir été pêcheur de saumons en Alaska, rodéoman, et milles autres choses. Passons.

Un jeune flic surveille un vieux serial killer emprisonné. Entre eux se noue une relation étrange, qui ressemble bien à une sorte d’amitié, horrifiée il est vrai du côté du flic. Le lien entre eux est ténu ; c’est un amour commun de la terre et du dehors. Ce qui est intéressant d’un livre de Montana ou du Wyoming, c’est qu’il ne s’agit pas vraiment du Wilderness, mais plutôt des jardins, des vergers et des champs de céréales. C’est un ouest cultivé et sauvage à la fois en quelque sorte. Le jeune flic a pour spécialité la recherche des personnes disparues à l’aide de son chien, ce qui l’emmène tout de même loin des sentiers battus.

Peut-être parce qu’il a été trop encensé, j’ai été un peu déçu par ce livre. Mais il est tout à fait bien et dégage effectivement une vraie identité. C’est une sacrée histoire !